Un croque mort sur le trône de céramique

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On ne le dira jamais assez aux gens, qui continuent à ne pas nous croire : on meurt n’importe quand. Et surtout, on meurt n’importe ou. La faucheuse n’a pas peur des endroits exigus.

C’était une réquisition de police durant cette semaine qui n’en manquait pas. L’équipe, deux porteurs et une thanatopractrice, s’était vite rendu compte que ce ne serait pas joli : les policiers qui le pouvaient se tenaient dehors, sur la pelouse devant l’immeuble, et toutes les fenêtres du logement, au troisième étage, étaient grandes ouvertes.

Un des agents à l’extérieur, qu’ils avaient croisé un peu plus tôt dans la semaine, leur conseilla d’ailleurs de prendre directement « le gros matériel ». Combinaison jetable, sur-chaussures, gants et housse d’exhumation furent donc disposées sur le brancard, et la joyeuse équipe s’achemina lugubrement vers le troisième étage, sans ascenseur.

Dans l’appartement, un autre équipage de police les attendait, manifestement impatients de pouvoir ficher le camp. Deux autres hommes attendaient avec eux : un gradé de la police et un médecin. Les croque-morts échangèrent des regards : pourquoi le toubib était encore là ? La réponse ne tarda pas.

« Bon, on a un souci » expliqua le galonné « le défunt, on est sûr qu’il est défunté, et depuis longtemps, même » il passa sa tête par la fenêtre du studio, respira u grand coup, et repris « Il est mort sur ses toilettes. Le problème, c’est qu’il est assez massif, il a glissé, il est en travers de la porte, et, bon, bref, on n’arrive pas à entrer ou ouvrir la porte pour le sortir de là. »

Les toilettes étaient en effet minuscules, et typique de l’architecture « gain de place ». Le propriétaire, pour y entrer et accéder à la cuvette, devait se plaquer contre le mur et fermer la porte, qui s’ouvrait sur le côté.

L’idée était donc, en théorie, toute simple : le croque-mort devait à la fois être assez fin pour se glisser dans la minuscule ouverture obtenue en poussant à fond, et assez fort pour soulever le défunt et dégager la porte pour qu’on puisse l’ouvrir. Le tout dans une pièce d’à peine plus de un mètre carré qui contenait cent kilos de bouillon de culture vieux de deux semaines.

Il n’y en avait qu’un qui correspondait aux critères, c’était manifeste. Il regarda son collègue, la thanatopractrice, et demanda dans un soupir « Je risque quoi si j’abandonne mon poste ? »

Enfin, l’opération fut faite. Ce qui s’écrit en quatre mot ressembla, sur le terrain, à une vision assez précise de l’enfer.

Le croque-morts dut d’abord se faufiler dans les toilettes en se frottant contre un mur suintant, enjambant le défunt et glissant sur les fluides. Une fois à l’intérieur, il referma la porte, s’abandonna un court moment au désespoir, réalisé que chaque instant perdu à déprimer serait un instant de plus passé sur place, et se mit au travail.

Il déplaça le corps jusqu’à pouvoir passer ses bras sous les aisselles, assura sa prise, et souleva. Il serra ensuite contre lui le corps putréfié, le plaqua contre le mur, puis, tournant la tête le plus possible, beugla toute la force de ses poumons « Ouvrez cette p****n de porte ! ». Ce qui fut fait, non sans mal.

Le croque-morts lâcha le corps dans les mains de ses collègues, bondit hors des wc comme un diable de sa boîte, et arracha frénétiquement masque, combinaison et gants.

Le reste de l’opération se déroula sans encombre. Le croque-morts, de son propre aveu, resta une heure sous la première douche qu’il prit ce soir là, et une heure aussi sous la seconde. Il ne put zen plaisanter que le lendemain, mentionnant que le défunt avait une mauvaise haleine et qu’un vers l’avait regardé dans les yeux.

L’histoire sembla tomber dans l’oubli, à la grande surprise du croque-morts, qui resta néanmoins méfiant. A raison : il apprit par hasard qu’en parlant de lui, ses collègues avient pris l’habitude de chantonner « Kolé serré ».

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