Un mort, une femme, une maîtresse, deux avis de décès

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Il y a des gens qui meurent seuls, oubliés de tous, et ont droit à des obsèques sinistres et anonymes. Et puis il y a ceux qui sont aimés, et partent entourés de leurs proches éplorés. Et, parfois, il arrive que certains soient même trop aimés…

Et Leroy Mourut. Cet homme de 55 ans, ancien contremaître dans le bâtiment, avait succombé à une maladie professionnelle : un cancer du poumon, provoqué par la fibre de verre qu’il avait respiré toute sa vie, comme précisé, d’ailleurs, dans son avis de décès.

C’est peu de dire que Leroy était aimé : sa veuve et ses enfants étaient inconsolables, sont patron appela chez eux pour assurer la famille qu’il tenait à participer financièrement aux obsèques, le défilé des amis, collègues, voisins, commença en un flot qui semblait ne jamais devoir se tarir.

Profitant d’une accalmie, la famille fila aux pompes funèbres pour organiser les obsèques. L’épouse prit ce qu’il y avait de plus beau, assurée par la promesse de soutien financier de l’employeur, par une cagnotte que ses collègues organisaient, et par l’assurance de toucher les assurances-vie colossales que Leroy, qui était un homme prévoyant, avait souscrites.

L’entretien se déroula bien, mené de main de Maître par le croque-morts. Il faut dire que ce dernier exerçait depuis trente ans dans cette petite ville d’Alabama, ou il avait pris la suite de son père, fondateur de l’entreprise. Il proposa à la famille de rédiger l’  avis de décès, pour finir. Ils rédigèrent ensemble le texte, le relurent, et donnèrent leur accord une fois les détails peaufinés.

La veuve demanda « Je peu ajouter une photo ? »

« Bien entendu » confirma le croque-morts.

La veuve tendit alors un cliché, ou Leroy posait dans un costume blanc, avec une cravate gris perle. Il avait l’allure que le croque-morts lui avait imaginé, celui d’un afro-américain à l’air posé, l’idée que l’on se faisait d’un père de famille honorable.

« Il adorait ce costume » expliqua son épouse « C’était celui du mariage de notre fille aînée, il disait à qui voulait l’entendre que le seul homme mieux habillé que lui ce jour là, c’était le marié, et heureusement, sinon il aurait empêché sa fille d’épouser un homme si mal vêtu ». Tout le monde rit à la plaisanterie.

Puis la famille prit congé. Le croque-morts les raccompagna jusqu’à la porte, et les regarda s’éloigner, en se disant « Tiens, c’est drôle, j’avais l’intuition que ça allait mal se passer. Pour une fois, je me suis trompé. »

Un hurlement réveilla la famille, le lendemain matin. Tous les enfants avaient trouvés à se loger dans l’immense maison familiale, et aussitôt, tous se précipitèrent dans la cuisine, voir qui avait poussé ce cri terrifiant. Dans la pièce, blême, la veuve tenait un journal.

Elle s’était levée à l’aube, avait guetté le journal, et, aussitôt celui-ci livré par le Paperboy sur son vélo, s’y était précipitée pour voir si le fameux avis de décès était parfait. Il l’était, le problème n’est pas là. Le problème, c’est que le second, juste en dessous, l’était aussi. Celui-ci, formulé en des termes différents, ne mentionnait qu’un seul des fils du défunt, ne disait pas un mot de sa légitime épouse, et était signé de « Sa petite amie de longue date », Princess.

La veuve n’était pas dupe. Elle savait que, depuis longtemps, ça n’allait plus aussi bien que ça entre Leroy et elle, elle savait que c’était un coureur, elle savait qu’une fois les derniers enfants partis du foyer, ils auraient divorcé. Mais deux choses n’allaient pas, une qui la chagrinait, et une qui la choquait.

Ce qui la chagrinait, c’était que la ville entière allait apprendre, à l’occasion de la mort de Leroy, que sa veuve était cocue depuis belle lurette. Quand à ce qui la choquait…

« Cette peste a choisi la même photo pour  son avis de décès ! »

En effet, la photographie qui illustrait l’article était la même, que Leroy aimait tellement qu’il en avait offert une à sa maîtresse. Et elle, sachant que Leroy adorait cette photo, avait choisie de s’en servir pour illustrer la nécrologie.

Curieusement, après cela, les obsèques se déroulèrent bien. Tout juste le croque-morts, interrogé par le journal local, concéda que l’ambiance était un peu fraîche. Mais il y avait du monde.

« Encore heureux ! » s’exclama le croque-morts « Avec deux avis de décès, les gens avaient été suffisamment bien informés. »

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