Une défunte à un doigt de l’amputation

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Les maisons de retraite sont des lieux de repose et de sérénité, mais aussi des entreprises, soumises à des coupes budgétaires. A toutes sortes de coupes, en fait…

L’appel était tombé : un décès dans une maison de retraite. Rien de surprenant en soi, sinon que cette maison de retraite faisait partie de la très illégale « chasse gardée » d’un gros concurrent local. C’était donc la première fois que la pompe funèbre que la famille avait demandé mettait les pieds dans l’établissement en quinze ans.

L’intervention en elle-même ne posait pas de difficulté particulière. Située au fond d’un couloir, la porte de la chambre n’était pas loin d’une sortie de service, et l’équipe de croque-morts avait pu gagner la chambre avec son matériel sans croiser un seul résident.

La famille était à la fois triste, simple et déterminée. Leur peine était réelle mais sans ostentation, on voyait les yeux rougis et brillants des personnes discrètes qui ne souhaitent pas pleurer devant des inconnus, et ils savaient très précisément ce qu’ils voulaient. C’est sans doute cette détermination, et le fait, les croque-morts l’apprendraient plus tard, que le petit-fils de la défunte était un jeune avocat du barreau, qui avaient empêché la maison de retraite d’imposer leur pompe funèbre habituelle.

La famille attendait quelques membres, et demanda à l’assistant funéraire s’il était possible de préparer la défunte pour un petit moment de recueillement sur place, avant le transfert, le corps n’étant ensuite plus visible que le lendemain. Bien entendu, c’était possible, et, après avoir fait sortir la famille, les croque-morts se préparèrent à faire un brin de toilette à la défunte. Alors qu’ils commençaient, l’aide-soignante qui les chaperonnait dans la chambre jeta un coup d’œil à son Pager.

« Si ça ne vous ennuie pas, je vous laisse… » et, joignant le geste à la parole, elle sortit, sous les yeux médusés de l’équipe. Ils venaient de finir de fermer la bouche de la défunte, lorsqu’on toqua discrètement à la porte.

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La famille souhaitait récupérer la bague que la vieille dame portait au doigt, et qu’elle avait souhaité donner à l’aînée de ses petites filles. Ils avaient déjà essayé, sans succès, de la retirer, et espéraient que les croque-morts y arriveraient. Après avoir acquiescé, l’assistant funéraire referma la porte, qui se rouvrit aussitôt sur l’aide soignante, de retour, essoufflée.

« Excusez-moi… On m’appelait pour une chute à l’étage en dessous ».

« Ah » répondit le porteur, pour faire la conversation « à cette heure-ci, les équipes sont réduites. »

« En fait », répondit l’aide-soignante, soudain volubile, « c’est à toutes les heures que les équipes sont réduites ». Et elle se lança dans un descriptif complet de toutes les coupes, coupes budgétaires pour le matériel, coupes dans les effectifs, et même coupe dans les primes, pratiquées par le nouveau directeur, qui avait été nommé par l’actionnaire majoritaire pour réduire les dépenses et augmenter les bénéfices.

Pendant ce temps, les croque-morts s’escrimaient, en vain, à retirer la bague.

Sur ces entrefaites, le directeur entra dans la chambre, sans frapper. L’homme avait la tête et le regard assassin de celui pour qui une pompe funèbre qui venait dans sa maison de retraite sans son aval, et surtout sans lui glisser une petite enveloppe, était une monstruosité.

« Je vais prendre la relève, merci » dit il à l’aide soignante, puis, d’un coup de menton, il la congédia.

« Vous en avez pour longtemps, messieurs ? J’ai encore beaucoup à faire. Avec vos collègues, ça va plus vite ». Il faisait référence à la société habituelle avers laquelle il orientait les familles, et qui, de notoriété publique, le « dédommageait ».

« Il faut qu’on retire la bague… » commença l’assistant funéraire.

« Et bien, faites comme d’habitude, ne perdez pas de temps. »

« C’est à dire ? »

« Coupez-lui le doigt ! » répondit le directeur.

Il dut se rendre compte qu’il avait dépassé les bornes au regard que lui lancèrent le porteur et l’assistant funéraire. « Je vais faire comme si je n’avais pas entendu, pour le bien de tous. » dit juste ce dernier.

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Puis il se dirigea vers la salle de bains, s’empara d’un flacon de crème hydratante, et, à force d’efforts, fit glisser la bague du doigt de la défunte. Il fit ensuite entrer la famille, pour le dernier instant de recueillement, et remis la bague à la fille avant de les faire sortir à nouveau, pour charger le corps sur le brancard.

« Vous avez réussi à lui enlever ? C’est très gentil de votre part ».

« oh, ce n’est rien, un peu d’habitude et de crème Nivéa, quand on sait s’en servir, ça va tout seul. Monsieur ici présent » désignant le directeur de la maison de retraite « Avait une autre idée, mais on ne procède pas de cette façon chez nous ».

« Ah ? Quelle idée ? »

Tout le monde se tourna vers le directeur, soudain écarlate, sans qu’on eut pu dire si c’était de honte ou de rage. « Le savon… » finit il par marmonner.

« Ah ? » fit juste la fille, intriguée. Elle parut se résoudre à ne pas avoir le fin mot, prit poliment congé et sortit.

Une fois seuls, les croque-morts préparèrent la défunte sur le brancard, et, au moment de sortir de la chambre, se tournèrent vers le directeur « Je sais comment vous êtes devenu un spécialiste de la coupe sous toutes ses formes » dit l’assistant, sur le ton de la conversation « vous vous êtes entraîné sur vous. »

« Ce n’est pas moi qui me coupe les cheveux ! »

« Je ne parlais pas de vos cheveux. »

« Mais de quoi, alors ? »

« Oh » dit l’assistant, en guise de dernier mot, « je vous laisse deviner. Un indice : j’espère que vous aviez fait des enfants avant, si vous en vouliez, parce que sinon, c’est foutu. ». Ils sortirent de la maison de retraite et, comme ils l’avaient deviné, n’y revinrent jamais plus.

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