3615 à un vieux copain, nécrologie du minitel

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Minitel

Cher et déjà regretté ami,

Sans doute cette lettre vous parviendra-t-elle trop tard : votre décès est programmé ce jour, et nul doute que jamais cette missive ne s’affichera sur votre petit écran cathodique désormais terne pour l’éternité.

Je vous présente donc mes condoléances pour votre propre perte.

J’avoue, je vous ai trahi. Vous me connaissez, tout pétri de fierté nationale et ardent défenseur d’un protectionnisme chauvin, c’est avec mépris que j’ai accueilli votre concurrent. Alors que vous disposiez d’un terminal tout entier dédié, qui trônait fièrement dans un secrétaire imitation Louis XV (avec une notice d’assemblage en Suédois), voilà qu’on dématérialisait votre service, la transmission de l’information, pour l’amener directement sur le vulgaire ordinateur tout gris du bureau, celui, tout moche, qu’on dérobait, confus, aux regards du visiteur. Celui-là même, c’est honteux, ou l’on jouait à Ultima III ou à Gnome Ranger (1).

L’on vous reprochait d’être laid, avec vos deux nuances de marron. Il suffit de regarder une émission de décoration à la télévision aujourd’hui pour se rendre compte que vous étiez juste avant-gardiste.

Même lorsque cet internet aussi vulgaire qu’étranger, songez donc, encore une démonstration de force de l’impérialisme capitaliste qui sert de morale aux Amériques, annonça ses tarifs, bien plus concurrentiels que les vôtres, que vous exagérâtes un tantinet, je vous l’accorde, je ne succombai pas : pas de questions aussi vulgaire que l’argent entre nous, je vous en prie.

Et qu’avait-il de plus que vous, cet internet ? La première fois qu’une image en haute définition s’afficha sur mon écran, cela prit trois quart d’heures. C’était Zappy Bibicy, le personnage de Douglas Adams, mais peu importe : trois quart d’heure, de la part de cet internet dont on chantait les louanges pour sa rapidité par contraste avec votre lenteur, c’était trop lent.

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Oui, vous avez remarqué ? C’est là que le vers du doute s’est immiscé dans le fruit peut être pas assez mur de mon esprit. Internet mettait peut être des heures, mais il savait faire des choses hors de votre portée.

Et internet n’était qu’un protocole. Il pouvait, il allait évoluer au fur et à mesure que la technologie évoluerait. Tandis que vous étiez un objet fini, vous n’évolueriez plus guère, vous resteriez figé pour l’éternité. Même ma mauvaise foi toute patriotique devait s’avouer vaincue.

Heureusement, la société de télécommunications qui détenait le monopole vous soutenait,et vous soutint à bout de bras pendant dix ans. Un matin, pardon de le dire, nous nous éveillâmes tous avec le sentiment d’avoir passé ce temps à siroter une infâme piquette : le monde entier se lançait de joyeux saluts qui tous commençaient par http/www. Et nous, frénétiques et perdus, avions beau essayer tous les mots-clefs en 36 15 que nous connaissions, personne ne répondait.

Il nous fallut dix ans pour rattraper notre retard, et lorsque nous songions à vous, c’était avec acrimonie. La dernière fois que je vous ai utilisé, c’était pour le service d’annuaire. C’était lent, c’était lourd, et j’abandonnai rapidement, pestant, en quête de l’édition papier. Ce n’était pas un bon souvenir sur lequel se quitter. Tant pis.

J’ai appris avec tristesse, il y a quelques temps, que votre femme vous avait quitté. La célèbre Ulla qui inspira tant d’artiste, généralement burlesques, vous tourna sans vergogne le dos pour aller se jeter dans les bras du haut débit dont les performances… Mais cessons, ce n’est pas le moment d’être grivois.

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On vous avais présenté, lors de votre première apparition, comme une sorte de révolution destinée à durer éternellement. Mais Minitel est pris qui croyait prendre ! Vous voilà subclaquant, vous voilà occis, vous voilà fini, dans l’indifférence générale, puisqu’on vous croyait déjà mort.

Si cela peut vous consoler, j’ai ouï dire que votre dépouille s’arrachait au prix de l’or chez les amateurs d’antiquités.

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Minitel

Si d’aventure il subsistait une dernière étincelle en vous, n’hésitez pas : tapez hardiment sur votre clavier de plastique dur « 36 15 – j’entredansl’histoire ». Peut être cela vous indiquera la voie vers le paradis.

J’y songe : si cette missive vous parvient, ce sera par la voie de l’internet. Pardon pour cette ultime offense.

Vous souhaitant un agréable repos éternel, veuillez agréer, cher minitel, l’expression de mes condoléances les plus sincères.

  1. les historiens du jeu vidéo apprécieront à n’en point douter la référence à ce jeu aussi obscur que difficile. Les autres, si vous ne comprenez pas de quoi il est question, c’est normal.

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