Dîner mondain

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Ça y est ! Fraîchement muni de votre certification 96 heures, vous avez décroché le Graal, le sésame, le rêve de tout jeune diplômé sur le marché du travail : un CDI dans une entreprise de pompes funèbres. On est vendredi soir, épuisé par votre première semaine, vous vous rendez à une soirée chez des amis…

IMG_1497-300x225 Dîner mondain Premier conseil : si vous voulez fuir les problèmes, taisez-vous ! Parce que, dès lors que vous aurez dit votre profession, vous allez vous faire coller par tout un tas de parasites qui n’auront qu’une idée en tête : passer une bonne soirée, au détriment de la vôtre.

Entrée : petit gratin d’hystérie sauce béchamel

Vous l’avez dit. Échaudé par deux verres de whisky hors d’âge à l’apéritif, vos défenses sont tombées, et la profession que vous vous étiez inventé, astrophysicien, n’a pas tenu face à votre voisin, agrégé de maths, qui tenait absolument à discuter avec vous des applications de la théorie quantique sur les variations orbitales saisonnière des satellites de joviens. Vous l’avez confessé, vous avez menti, vous êtes croque-morts. Première erreur : vos interlocuteurs vont croire que, soit vous n’assumez pas votre travail, soit vous faites des choses trop horrible pour en parler.

Préparez-vous moralement : vous allez toujours en avoir une, généralement c’est une, qui va littéralement hurler « Un croque-morts ? Pour de vrai ? Comme dans Six Feet Under ?!? il est trop beau, Peter Krause ! ». Voilà votre emploi du temps pour l’heure qui suit fixé : écouter patiemment le résumé de tous ses épisode préférés, une longue litanie de lieux communs totalement aberrants sur la profession, et devoir expliquer, de temps en temps que non, on ne fait pas ça, ou on ne le fait pas comme ça. Si vous n’avez pas vu Six Feet Under, ou pire, si vous n’aimez pas Six Feet Under, vous aurez carrément l’impression de passer devant le tribunal de l’inquisition. Un croque-morts qui n’aime pas Six Feet Under verra ses compétences remises en doute par le fan de la série, qui ne songera pas que, finalement, ce n’est qu’un vulgaire soap plus ou moins bien documenté.

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Plat de résistance : vous le voulez comment, votre tartare ?

Lors d’une pause cigarette à l’extérieur, la maîtresse de maison est stricte sur ce point, vous vous êtes débarrassé de la fan de Six Feet Under. Vous verrez plus tard ce que vous ferez du corps.

Mais vous n’êtes pas sorti d’affaire pour autant. Il y en a bien un qui va se lancer. Ca y est, il se lance « Mais tu dois avoir plein d’histoires à raconter ? ». Oui, plein, et ça fait seulement une semaine. Pendant que vous réfléchissez, la maîtresse de maison a apporté un rôti qui a l’air succulent, son époux une platée de galettes de pommes de terre maison, et, durant le service on vous oriente. « Comment ça se passe, l ’embaumement ? ».

Vous êtes lancé. Vous commencez par plaisanter sur le fait que, pour se faire embaumer, il faudrait une machine à remonter dans le temps, ce qui n’est pas tout à fait exact, mais le vin était bon et vous vous sentez d’humeur à jouer sur les mots, puis vous vous lancez sur le détail des soins de thanatopraxie. Tout en découpant votre viande, vraiment délicieuse, parfaitement cuite et fondante, vous expliquez comment le thanatopracteur introduit son fluide par l’artère, en sauçant, vous mimez l’utilisation du trocart, puis en achevant vos patates, qui manquent peut être un peu de sel, vous dissertez sur les mérites de la ligature de bouche par rapport à la colle.

Lorsque vous avez fini votre assiette, vous glissez un œil pour voir s’il reste du rôti. Non seulement, il en reste plein, mais vous vous apercevez, un peu médusé, que les autres convives n’ont même pas touché à leur assiette. Ils ne savent pas ce qui est bon, trop de junk food, sans doute.

Dessert : mystique glacé sur lit de fraises à la menthe

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Pour le dessert, exilé en bout de table, vous discutez avec le seul voisin qui accepte encore de vous adresser la parole, un étudiant en psychologie qui revient juste d’une retraite dans le temple d’un ordre religieux dont vous n’avez pas retenu le nom.

Pendant le dessert, vous aurez droit à la récitation complète de son cours sur le deuil, ou il vous expliquera en long, en large et en travers, comment faire votre métier. Arrivé au café, il vous questionnera sur les manifestations surnaturelles qui doivent être votre lot quotidien. Lorsque vous lui expliquerez que, « Non, rien de tout ça », ce sera comme si vous aviez confessé avoir connu bibliquement sa grand-mère « Rien ? C’est normal, aussi, je t’ai senti d’emblée refermé à tout ce qui est paranormal, celui qui ne cherche pas à voir ne voit pas, quel esprit obtus tu fais ».

Une nouvelle pause cigarette dans le jardin s’impose.

Un digestif, et puis au lit

Vous prenez congé, avec la vague impression que vous ne serez pas réinvité de sitôt. Dommage, la nourriture était succulente, mais quelle bande de raseurs. La prochaine fois, il faudra vous inventer une profession un peu plus rasoir. Mais quoi ? Même caissier au supermarché, ça ne fonctionne plus, il y en a même qui écrivent des best-seller là-dessus. Tiens, libraire, ça, c’est bien : vu l’engouement actuel pour la lecture, on vous fichera la paix. Ou alors, plus agressif, vous expliquerez que vous ne parlez jamais de boulot en dehors des heures ou on vous paie pour ça. Reste à vous débarrasser des corps de la fan de Six Feet Under et du psychologue Raëlien, quand on est croque-morts, c’est sept jours sur sept, vingt quatre heures sur vingt quatre.

Vous avez des histoires à raconter ? Vous avez vécu des moments inoubliables ? Vous êtes totalement en désaccord avec cet article ? Exprimez-vous, cet article est le vôtre.

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3 COMMENTAIRES

  1. Petit résumé de ce que je vis. Pas avec tout le monde, d’accord, mais quand certains entendent parler de “réglementation et législation funéraire”, c’est tout juste s’ils ne partent pas en courant ! “Ca doit être trop triste, trop glauque !!!” Non. Il y a même des moments où l’on rigole bien… sauf quand les nouveaux textes arrivent !
    Bon article, en tout cas.

     
  2. manuel,

    j’ai eu grand plaisir à lire tes écrits je ne te savais pas aussi fine plume, laisse tomber la représentation attaque toi au prix goncourt. Amitié

     

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