Ma vie de gardien de cimetière

1
2251

Dans une vie antérieure, j’ai exercé la fonction de gardien de cimetière.

Gardien et non gardienne parce qu’à cette époque, il n’y avait pas de gardiennes de cimetières et la seule alternative qui m’était offerte était le titre d’ « hôtesse » qui m’apparaissait assez équivoque et que j’ai immédiatement fait disparaître de mon badge pour le remplacer par «agent». Mais pour tout un chacun j’étais « gardien ».
Selon l’importance du cimetière, il peut être régi par un conservateur, lequel peut avoir plusieurs gardiens sous sa responsabilité, ou un « concierge » dont le logement se trouve dans le cimetière. Pour les plus petits, un employé municipal se déplace pour l’ouverture et la fermeture des grilles et pour surveiller les différentes opérations.

1156396-300x224 Ma vie de gardien de cimetière
Gardien de cimetière

Mon cimetière!
Pour ce qui me concerne, « mon » cimetière était relativement important, 6000 concessions, et nécessitait la présence de deux gardiens et d’un agent de la voirie ainsi que celle de ceux des espaces verts, pour l’entretenir.
L’éventail de mes missions était assez large. J’ouvrais et je fermais les grilles, ce qui m’a valu les plus belles frayeurs de ma vie, en particulier en hiver lorsque je devais traverser tout le cimetière dans le noir, dans un sens puis dans l’autre. Dans la pénombre, les gerbes de fleurs déposées sur les tombes fraichement rebouchées forment des ombres semblables à des hommes assis. Malgré tout, ma tâche la plus compliquée était de réussir à traquer les retardataires, afin de ne pas les enfermer jusqu’au lendemain.
Je devais accueillir les visiteurs, les accompagner sur la tombe qu’ils recherchaient mais aussi attribuer les concessions. J’étais également chargée de surveiller les travaux de fossoyage, d’inhumation et de marbrerie, en faisant d’abord l’état des lieux des concessions voisines et de mesurer la profondeur des fosses, qui est soumise à une règlementation particulière, propre à chaque municipalité.
La partie la plus inattendue de mon travail, était de surveiller les exhumations familiales et surtout administratives. Les premières consistent à « faire de la place » dans une concession en pratiquant une réduction des corps les plus anciens, qui sont replacés dans des reliquaires (sortes de cercueils miniatures) avant d’être ré-inhumés. Les secondes sont destinées à vider les concessions qui n’ont pas été renouvelées afin de les rendre à nouveau disponibles.

Lire aussi :  Obsèques: Cérémonie laïque en Mairie, une ineptie républicaine

Nous ne sommes pas propriétaires mais locataires d’une concession. Lorsque celle-ci arrive à échéance ou qu’elle est reconnue comme laissée à l’état d’abandon dans le cas d’une concession à perpétuité, la municipalité est autorisée à la relever. Je devais alors non seulement vérifier que les exhumateurs creusaient à la bonne profondeur, mais aussi que le corps à exhumer était bien démembré, ce qui signifie que la tête est détachée du corps, sans quoi je devais faire reboucher la tombe. Lorsque l’exhumation avait bien lieu, il m’incombait alors de procéder à une revue des crânes et ossements pour m’assurer qu’ils étaient tous retirés. Les débuts ont été difficiles mais je me suis assez vite habituée. Par contre, depuis que j’ai assisté à ma première exhumation, je ne peux plus supporter de voir un os, de poulet ou autre, dans mon assiette.
J’ai également assisté au vidage des cuves de l’ossuaire, dont l’usage a été abandonné par la municipalité au profit de la crémation justement à cette période et j’ai par la suite répandu les cendres de ces « anciens locataires » au jardin du souvenir. Cela représentait des quantités impressionnantes.

Un lieu de vie, un lieu d’échange
J’ai à présent un métier bien différent mais je garde mon passage dans ce cimetière comme une expérience très enrichissante faire de moments difficiles bien-sûr, mais de belles rencontres humaines aussi. Avec les visiteurs d’abord, en particulier les réguliers. J’ai même fini par tisser des liens avec certains d’entre eux. Je me souviens par exemple de cette grand-mère algérienne qui ne parlait pas un mot de français ( Je devais trouver un interprète à chaque fois qu’elle venait me voir) et parcourait des km à pied pour venir se recueillir sur la tombe de sa fille, alors qu’elle était effacée de la surface du sol.. J’avais dû faire des recherches très poussées pour trouver l’emplacement et elle avait été tellement reconnaissante qu’elle venait m’apporter des quantités de nourriture, qu’elle déposait dans des casseroles sur mon bureau. Je me souviens aussi de cette jeune fille qui venait s’allonger sur la tombe de son grand-père pour pleurer pendant des heures… Et de tous les gens que j’ai croisés et qui avaient tous leur histoire.
Tout n’était pas toujours tout rose bien-sûr, il y avait aussi les râleurs, les vols et les dégradations et la tempête de 99, qui avait déraciné les arbres en relevant du même coup les concessions. Le cimetière avait été fermé au public le temps de réparer les dégâts et de couper ce qui restait d’arbres et nous avions dû faire face à l’agressivité de quelques visiteurs très contrariés.
Et puis le monde des pompes funèbres, que j’ai découvert au cimetière. Les fossoyeurs, qui me regardaient d’un mauvais œil au début quand j’arrivais avec mon mètre pour mesurer les fosses et avec qui j’ai fini par sympathiser à force de thermos de café. Les croques morts, dont l’un d’eux m’a fait découvrir la Thanatopraxie, les exhumateurs avec qui je m’étais liée d’amitié et que j’ai accompagnés au Bourget pour mon premier salon du funéraire…
Et bien entendu aussi, j’ai eu l’occasion de découvrir des choses totalement inconnues pour le commun des mortels. J’ai vu par exemple, des momies naturelles dans un incroyable état de conservation.
Même si je n’étais pas faite pour être employée municipale, c’est une période de ma vie que je ne renie pas et dont je n’ai réussi à garder que les bons souvenirs.

Lire aussi :  Développement de Lost Funéraire, les clefs du succès

Par Claire Sarazin

Par mail : [email protected]
La Belfortaine de Thanatopraxie (0683061180) et Centre de formation Thanatopraxie Art et Technique (0670935526)

http://thanatopraxie.forumactif.com/forum

Votes !

1 commentaire

LAISSER UNE RÉPONSE