Agent d’amphithéâtre : Focus sur la profession oubliée

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LEGO Morgue

Dans le secteur funéraire s’il y a bien une profession dont on parle peu c’est celle d’agent d’amphithéâtre. Pourtant ce sont eux les premiers à côtoyer la mort. Ils prennent la violence de la fin de vie de manière brutale et récurrente. Les corps ne sont pas encore préparés, les familles pas encore venues, les défunts encore en tenue d’hôpital. Qui sont ces agents ? Comment travaillent-ils ? Focus sur la vraie profession de l’ombre du funéraire.

Agent d’amphithéâtre, formation

Si le thanatopracteur bénéficie d’une formation contrôlée par le ministère de la santé – puisqu’il y a acte invasif sur un corps- il n’en est rien pour l’agent d’amphithéâtre. Pourtant ce dernier travaille dans un hôpital, et est donc un trait d’union entre l’univers médical et l’univers funéraire. Il constitue une charnière importante du rouage dans l’organisation des obsèques, c’est par lui que va transiter les corps, les opérateurs funéraires et les familles. Depuis quelques années nous sommes entrés dans une véritable culture du palliatif ce qui fait que nous mourons davantage à l’hôpital que dans tout autre lieu. Selon le décret no 97-1039 du 14 novembre 1997, « les établissements de santé publics ou privés doivent disposer d’au moins une chambre mortuaire dès lors qu’ils enregistrent un nombre moyen annuel de décès au moins égal à 200. » La morgue ne relève donc pas de la mission de service public définie par l’article L2223-19 du code général des collectivités territoriales. La morgue n’a pas toujours été ce lieu caché de tous, mais au fur et à mesure des années les progrès de la médecine s’améliorent et on assiste alors à une bascule : plus les progrès de la médecine vont en s’accroissant plus l’échec de la mort est insupportable. Dans cette société de l’éternel, la morgue est le refuge de ce qu’on a raté, alors qu’il devrait être mis à côté de l’hôpital comme le lieu de transition.

La notion de sale boulot

Everett Cherrington Hughes est un des fondateurs de l’école de pensée de l’École de Chicago. Il s’est intéressé particulièrement aux professions et notamment à notre rapport sur la division du travail – d’une manière différente de celle de Durkheim –. Il entre en rupture avec l’époque fonctionnaliste qui s’intéresse à la façon dont une profession se construit et se structure afin de supporter les pressions qu’elle peut subir. Alors que E. Hughes s’intéresse aux activités et aux professions comme une forme d’accomplissement de soi dans un processus d’identification. Nous sommes dans une forme parallèle à l’interactionnisme d’Erving Goffman. Il considérait que le métier est l’un des éléments de la vie d’une personne que l’on prend en compte pour porter un jugement sur quelqu’un et certainement celui qui influence le plus la manière dont on peut se juger soi-même. C’est lui qui a créé la notion de Dirty Work, le sale boulot, en mettant en lumière ces professions de l’ombre – collecteur de déchets, aide soignant, etc-. Il dégage ainsi plusieurs axes de réflexion de cette notion de « sale boulot ». Par exemple celui qui « renvoie aux tâches physiquement dégoûtantes ou symbolisant quelque chose de dégradant et d’humiliant ». Mais cela peut être aussi : « Ce qui va à l’encontre de nos conceptions morales les plus héroïques ». L’agent d’amphi, tout comme l’aide soignant(e) regroupe les deux, la notion de saleté d’impureté avec le cadavre mais aussi l’échec devant le désir d’immortalité de notre société moderne.

Cette délégation du travail tabou est très prégnante à l’hôpital tout comme dans d’autres sphères professionnelles. Everett Hughes écrivait à ce sujet : « La pureté physique de l’organisme humain dépend d’équilibres fragiles ; les médecins et ceux qui les assistent interviennent aux frontières où ces équilibres sont, de fait, souvent perturbés. Rendre la santé (c’est-à-dire, une forme de pureté), voilà le grand miracle. Ceux qui opèrent ce miracle sont plus qu’absous de l’impureté potentielle de leurs tâches ; mais ceux qui accomplissent les tâches humbles, sans être reconnus comme les auteurs de ces miracles, n’ont droit qu’à un médiocre prestige. Ce qui permet d’insister sur le fait que la division du travail va bien au-delà du simple phénomène technique, et qu’elle contient d’infinies nuances psychosociologiques. »

Julia Kristeva, philologue et psychanalyste écrivait : « Le déchet comme le cadavre m’indique ce que j’écarte en permanence pour vivre. Ces humeurs, cette souillure, cette merde, sont ce que la vie supporte à peine et avec peine de la mort. J’y suis aux limites de ma condition de vivant. De ces limites se dégagent mon corps comme vivant. Ces déchets chutent pour que je vive, jusqu’à ce que, de perte en perte, il ne m’en reste rien et que mon corps tombe tout entier, au-delà de la limite, cadavre. »

Le cadre légal

Les personnels des chambres mortuaires relèvent du statut des « agents de service mortuaire et de désinfection » selon le décret n°2001-1033 du 8 novembre 2001. L’article 42 de ce décret précise : « les agents de service mortuaire et de désinfection sont chargés soit du service des personnes décédées et de la préparation des autopsies, soit des travaux que nécessite la prophylaxie des maladies contagieuses. Ils assurent, à ce second titre, la désinfection des locaux, des vêtements et du matériel et concourent au maintien de l’hygiène hospitalière ». En ce sens ils ont un rôle différent de celui des soignants des services de soin, ils ne sont plus dans le soin à proprement parler pour « faire aller mieux » mais au contact de la mort. C’est ce qui les marginalise au sein de la structure hospitalière.

La gratification du travail, aussi chez l’agent d’amphithéâtre

Si ce travail n’est pas reconnu à sa juste valeur au sein de l’organisation du travail, en revanche les agents d’amphithéâtre aiment profondément leur métier qui leur apporte une grande satisfaction personnelle. Ils ont parfaitement conscience de la nécessité et de l’importance de leur travail. Leur but est à la fois de faciliter le départ des corps et donc d’être le point de départ de l’organisation pour les opérateurs funéraires mais aussi de faciliter l’arrivée des familles qui vont voir le corps mort de leur proche pour la première fois. Il doit côtoyer d’autres activités thanatologiques, comme le prélèvement de cornées, les autopsies scientifiques, etc. Un agent d’amphi va préparer le corps du défunt – cela est très variable suivant les hôpitaux – Sans commettre d’acte invasif qui va être à la charge du thanatopracteur. Certains agents d’amphi vont exécuter des toilettes mortuaires, aider au prélèvement de cornée, assister le médecin légiste. C’est également lui qui doit s’occuper de l’entretien de la morgue et de sa salubrité.

 

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