Bienheureux les croque-morts simples d’esprit…

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- S'ils adaptent l'histoire au cinéma, tu postulerais pour le rôle du benêt, toi ? - Oh que non, et toi ? - Non plus.

Disons le de suite : travailler aux pompes funèbres ne demande pas spécialement une grande intelligence. Une bonne mémoire, un mec patient pour vous expliquer les articles de lois, et voilà, vous pouvez exercer la noble profession d’opérateur funéraire. Techniquement.

cuisine_beurre5.450_300-300x200 Bienheureux les croque-morts simples d'esprit...
– S’ils adaptent l’histoire au cinéma, tu postulerais pour le rôle du benêt, toi ? – Oh que non, et toi ? – Non plus.

Parce qu’il y a la loi, mais il y a aussi l’esprit de la loi, et quelques petits détails, comme : une pincée de psychologie élémentaire, une notion aigüe du système D, et surtout, surtout, du bon sens.

Le bon sens est la simple faculté de comprendre qu’on ne peut pas faire certaines choses, sans que quelqu’un ait besoin de vous l’expliquer. Bien sûr, il va de pair avec l’éducation, mais on ne parle pas de grandes études, juste du service minimum :  »bonjour »,  »merci »,  »au revoir », ce genre de détails. Un peu de logique viendra compléter l’ensemble.

Il y avait un croque-morts, issu d’une grande famille de croque-morts, non pas grande famille dans le sens du vedettariat, simplement dans le sens du nombre d’individus. Une nombreuse fratrie, qui reprenait conjointement l’entreprise familiale, fondée par le père, qui s’était d’ailleurs empressé, lucide quand à la qualité de sa descendance, de diversifier ses investissements.

Il se trouva que le fils aîné, de loin le plus intelligent de la portée, se trouva à Nancy, pour y récupérer un corps. Ledit défunt devait rejoindre son village natal, pour y être inhumé, quelques centaines de kilomètres plus loin. Il reposerait, en attendant, en maison funéraire, sur place

La scène se passait un dimanche. C’est important : le service des vacations funéraires du commissariat était fermé ce jour, et c’était donc la patrouille qui s’occupait de la pose des bracelets d’identification. Lesquels bracelets étaient obligatoires pour changer de commune.

Le policier était seul au commissariat, la journée était chargée, il y a des jours comme ça, et pour la troisième fois, il expliquait au croque-morts que oui, il viendrait dès que possible, mais que tous ses collègues étaient en intervention, agression, voie de faits, vol, viol, accident, violences domestiques, tapage, ce genre de détails, que le mort ne risquait pas de s’enfuir, qu’il ne pouvait juste pas fermer la boutique. Par boutique, il entendait le commissariat central de Nancy, boulevard Lobau. C’était l’affaire d’une heure ou deux, le temps que ça se calme et que les Lorrains se décident à cesser de s’entre-tuer pour regarder Drucker.

Parce que le croque-morts attendait depuis trois quart d’heures, et que, sur un tempo métronomique, il l’appelait toutes les quinze minutes. C’était entièrement de sa faute : il avait fait la paperasse, s’était rendu au domicile, avait emballé le corps, puis téléphoné seulement à ce moment là au commissariat, en expliquant qu’ils étaient prêts à partir et avaient besoin d’un bracelet. Il faut savoir prévoir son coup à l’avance.

Le policier raccrocha pour la troisième fois, donc, et reprit ses activités, à l’accueil. Quelques minutes plus tard, il vit entre un homme, en costume, à l’air peu éveillé. « Monsieur ? » L’homme lui retourna un grand sourire « C’est les pompes funèbres. Je viens cherche le bracelet ». Le policier, habitué qu’il était aux malentendus, le reprit « Chercher le bracelet ? Vous savez bien que seul un officier de police peut le poser. Ce n’était pas la peine de vous déplacer, il fallait attendre sur place. » Le croque-morts rétorqua : « Ah, mais je sais bien. Il est la, le défunt, juste en bas. » Le flic regarda par la fenêtre. En effet, en feux de détresse, et en double file, sur le boulevard, un véhicule de transport de corps.

Il ne put résister à la tentation de prendre son nécessaire, qu’il avait déjà préparé, sur le bureau, à côté, pour aller voir ce que le croque-morts au front bas avait en tête. Arrivé devant les portes arrières, le croque-morts les ouvrit, ainsi que le compartiment réfrigéré, et commença de sortit le brancard. Le flic le stoppa net « Oh ! Hé ! Stop ! Tu fais quoi, la ? T’es pas dingue, non ? Tu vas pas sortir un cadavre ici, en pleine artère passante, un dimanche après midi, pour que je lui mette un bracelet ! Tu veux faire la une de l’Est Républicain ou quoi ? » l’agent funéraire le regardai, le regard vide. « Ben je fais comment, moi ? » le flic soupira. « Tu te démerdes, je veux pas le savoir. Ce que je veux, c’est que ce corbillard dégage, et rapidement ! »

Le croque-morts demanda alors si il pouvait poser lui-même le bracelet, parce qu’il avait une idée. Le policier accepta, pressé de voir dégager l’ahuri. Il aurait volontiers appelé le préfet pour une mesure d’internement d’office, si il avait su quoi faire du véhicule funèbre et de son funeste contenu.

Le croque-morts prit donc le nécessaire pour pose de bracelet, et rampa par dessus le corps, dans le caisson étanche, pour procéder à la pose sur le défunt.

L’agent de police se demanda, en voyant ainsi l’homme, dont n’émergeaient plus que les jambes au niveau du genoux du caisson, si il n’allait pas demander une mesure d’internement d’office pour lui-même. De toute sa carrière, qui avait été longue et variée, il n’avait jamais vu ça.

Enfin, le croque-morts ressortit. Des gouttes de condensation perlaient sur sa veste, sa chemise et sa cravate. Il remercia poliment, rendit la pince à plomber au policier, referma toutes les portes et fit un grand sourire « Bon, ben c’est bon, hein. Je vais y aller. »

Le flic explosa alors. Il passa au croque-morts une soufflante comme jamais il n’en avait prise, une engueulade qui aurait dû figurer dans les manuels d’engueulades, sans obtenir plus de réaction que ce silence mutique, ce regard bovin vaguement triste. Au bout de quelques minutes, il laissa tomber.

Le croque-morts prit alors congé très gentiment, et s’en fut conduire son client dans sa dernière demeure.

Laissé seul, le policier rejoignit son bureau. Il réfléchit un instant, ouvrit un tiroir, et en sortit le document qu’il hésitait à remplir depuis plusieurs semaines. D’une écriture appliquée, il remplit les cases pour demander à faire valoir ses droits à la retraite.

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