Dernières volontés, tabous et catastrophes

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Dernières volontés de Jean Moulin
L’affaire Vincent Lambert est-elle le symptôme d’une maladie profonde de notre société, la bisounoursophilie, ou refus de voir la réalité en face ?
Bucolique colique

La triste histoire de Vincent Lambert, plongé dans un état végétatif depuis un accident, et dont le destin fait l’objet d’une féroce bataille entre son épouse, favorable à le laisser partir, et ses parents, opposés à l’arrêt des soins, fait irrésistiblement penser au sketch « Le blouson noir » de Coluche. Rappelez-vous « La société nous a rejetés, mais il ne fait pas oublier que c’est elle qui nous as créés ».

La société, par la voix des médias et des sondages, a pris fait et cause pour la femme de Vincent Lambert contre ses parents. Entendons-nous : ceci n’est nullement une prise de position dans un sens ou dans l’autre. Mais la lecture des commentaires sur les articles de presse permettent de résumer la façon dont ils ont été compris : « Ce sont des fanatiques religieux. Impossible de discuter avec eux » et je pose la question suivante : est-ce que quelqu’un a essayé ? Est-ce que quelqu’un, avant aujourd’hui, s’est dit « Mais au fait, c’est le cas typique de gens restés à la première étape du deuil, le déni, et ils ont besoin d’aide et de compréhension, pas d’opprobre ? » ?

Il convient de rappeler que, dans cette histoire, il n’y a pas de coupables. Ou plutôt, si, il y en a un : la société qui a fait de la mort un tabou.

Trentenaire et immortel

Un ami me racontait qu’une fois, alors qu’il avait une trentaine d’années, il avait, un soir qu’il dînait avec son épouse chez ses parents, il avait annoncé l’existence d’une lettre où étaient stipulées ses volontés en cas d’accident, coma, état végétatif etc… Volontés qu’il avait rédigées devant deux témoins, témoins qui avaient d’ailleurs signé ce document.

La soirée avait viré au psychodrame, l’épouse de mon ami avait éclaté en sanglots, persuadée qu’il faisait une dépression et qu’il n’était plus heureux avec elle, et ses parents s’étaient persuadés qu’il avait l’intention de suicider, ou qu’il était malade et leur cachait son état. Pendant plusieurs semaines, ils l’avaient maintenu sous une surveillance qui se voulait discrète mais était rapidement devenue agaçante.

Tout cela pour quoi ? Parce qu’il avait eu l’intention de vouloir préserver sa famille d’un choix difficile si une situation désespérée s’était manifestée.

Ne riez pas : essayez. Il est inconcevable dans la société d’aujourd’hui qu’un jeune, homme ou femme, en pleine santé, puisse vouloir anticiper et mettre ses proches à l’abri pour sans aussitôt il passe pour un dépressif chronique, voire pire, un gothique.

Paroles, paroles…

Et si on parlait un peu de la mort ? La presse titre aujourd’hui régulièrement sur les recherches de l’immortalité, menées sérieusement dans des laboratoire par des gens très sérieux, mais pas un mot sur le fait qu’on est encore très loin de trouver (et que ce sera l’enfer lorsqu’on y sera parvenu). D’autant que les recherches portent sur l’immortalité par la fin de le dégénérescence physique, en aucun cas, il n’existera de solution miracle pour se prémunir des accidents. Imaginez un Vincent Lambert immortel…

C’est la bisounoursphilie : étaler constamment les merveilles de l’époque, promettre de plus grands prodiges encore demain, sans oser rappeler qu’un jour, les gars, les filles, il faudra dire adieu à tout cela et tirer sa révérence.

Quel que soit la façon dont cela se fera, et le moment, si vous n’avez pas pris vos précautions, ça deviendra le problème de quelqu’un d’autre, quelqu’un que vous aimez. Pour éviter cela, il vous faudra prendre vos responsabilités, envisager les situations possibles, et exprimer ce que vous voulez, de manière durable et précise.

« Prendre ses responsabilités » : tout le problème est là. On attend une « loi », bref, que quelqu’un gère les problèmes à notre place. C’est à dire autant de cas particuliers : c’est impossible. Le meilleur interlocuteur pour gérer un cas particulier, c’est lui-même, en étant prévoyant et lucide. Ce n’est pas fun, ce n’est pas vendeur, ce n’est pas sexy. On glisse la réalité sous le tapis en oubliant que, de temps à autres, elle nous revient brutalement dans la figure. C’est le cauchemar que vivent les proches de Vincent Lambert, comme tant d’autres avant lui, et comme sans doute beaucoup d’autres après lui.

Guillaume Bailly

4 COMMENTAIRES

  1. Va-t-on devoir légiférer sur l’obligation des directives anticipées ? Chaque citoyen majeur de ce pays devant obligatoirement y penser, dès 18 ans, afin de soulager ses proches ? D’éviter des cas douloureux comme celui de Vincent Lambert ? Ecrire ses directives anticipées peut être un moment éprouvant pour certains mais cela peut éviter bien des problèmes. Un peu comme choisir soi-même l’organisation de ses funérailles : quand j’en parle autour de moi, j’ai parfois droit à des commentaires du genre : »Oh non ! Arrête ! T

  2. C’était ce qui était sous-entendu dans ma question. Le problème, c’est qu’à notre époque, les gens sont devenus des assistés, dans tous les domaines. Un peu comme quand une voiture entre dans un platane : ce n’est pas le conducteur qui est en cause, mais le platane…

  3. et lorsqu’on est en mesure de prendre des décisions sur la mort de son conjoint, le système dans un fonctionnement de conscience formatée où la mort est tabou, la justice légifère contre…je m’explique; depuis presque 1 an, je veux entrer en possession des photos de l’accident de mon mari (pas de visuel de corps, mis en cercueil directement…) dans une démarche de deuil personnelle j’argumente depuis des mois dans ce sens, mais je ne correspond pas au profil de la veuve que l’on a l’habitude de rencontrer…tout devient alors compliqué et c’est une gendarmerie qui estime que cela est mieux pour moi de ne pas voir sans connaître mes réalités et positions de vie (par contre les rumeurs sur l’état du corps sont sans équivoque mais est ce la réalité..)
    alors aujourd’hui même prendre ses responsabilités et revendiquer un rapport à la mort sans tabou heurte (on évoque de pb psy par manque d’ouverture d’esprit) espérons que le chemin ne soit pas trop long pour faire changer les mentalités face à ce vaste problème qui doit rester intime et propre à chacun.

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