Devis obsèques en mairie, le cauchemar commence

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La promulgation de la loi sur le dépôt des devis en mairie nous a conduits à évoquer les diverses situations, échafauder des scénarii, dont un que nous vous livrons aujourd’hui.

Note : toute ressemblance avec des personnages et situations existant ou ayant existé est fortuite. Pour l’avenir, en revanche, nous ne pouvons rien garantir.

Chapitre 1

Dans cette charmante bourgade du Loiret, une petite vieille à l’air déterminée s’avançait d’un pas aussi lent que résolu. Parvenue à destination, elle s’attela à l’ascension des marches, dédaignant ostensiblement la rampe d’accès sur le côté. Elle pénétra dans le hall d’accueil et se dirigea tout droit vers l’agent d’accueil qui se trouvait là.

« Mon mari est mort, je voudrais un devis » dit-elle

« Ah, euh, hein ? » rétorqua l’agent d’accueil « Mais, mais, nous sommes à la mairie, ici, madame » poursuivit-il.

« Je sais bien, mais Monsieur le Ministre a dit à la télévision que je pouvais avoir un devis de pompes funèbres ici, alors je voudrais un devis. S’il vous plaît. Merci ». Même si la dame s’exprimait avec la voix d’une petite chose fragile, elle fixait l’agent d’accueil avec le regard d’un sniper serbo-croate.

L’employé soupira « Je vais vous chercher ça. Vous voulez les devis pour l’inhumation ou la crémation ? »

« Je n’ai pas encore décidé. Les deux, je vous prie. »

L’employé alla chercher les dossiers. Il lui fallut plusieurs aller-retour, tant ceux-ci étaient épais, et il les déposait sur le comptoir. Quand il eut fini, la petite vieille continuait de le fixer d’un regard furibond « Je vais devoir les lire ici, au guichet ? » l’employé lui désigna une petite table, dans un coin du hall d’accueil « Vous pouvez vous installer ici, madame ».

La mamie considéra un instant le coin, avant de se retourner vers l’employé « Je vais devoir faire un effort pour me concentrer. Je suis en deuil, vous savez, et avec tout ce passage… ». L’employé soupira « Je vais voir si je peu vous installer dans le bureau de mon collègue de l’urbanisme, il est en RTT. » la petite vieille réfléchit un instant avant d’ajouter « C’est gentil. Et les dossiers ? Ils sont lourds, vous savez, j’ai 92 ans. ».

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L’employé soupira à nouveau.

Chapitre 2

L’agent d’accueil s’occupait d’un administré venu renouveler sa carte d’identité lorsqu’un « AHEM ! » sonore le fit sursauter. La petite vieille était de retour, et d’une main fluette lui montrait plusieurs devis. « Il y en a beaucoup » dit elle.

L’employé soupira « Oui, environ 5000, il nous en arrive tout le temps, et chaque pompe funèbre de France et de Navarre nous en renvoie un à chaque fois qu’un prix change ne serait-ce que de dix centimes, on n’a même pas le temps d’enlever les anciens. Je vous demande juste un instant, je finis avec Monsieur, ici… » fit il en désignant l’homme à la carte d’identité.

La petite vieille persista. « Il y en a vraiment trop, je n’y comprend rien. Vous n’en avez pas une à me conseiller ? » sous pression, l’employé réfléchit une seconde, avant de lâcher « Beeeen, les pompes funèbres Machin se sont occupées de mon grand-père, c’était bien, on était content » l’homme qui refaisait sa carte d’identité, jusqu’à présent resté silencieux, failli tomber de sa chaise.

« Mais t’es fou, mon gars » s’écria l’administré « t’es pas bien dans ta tête ou quoi ? » devant le regard stupéfait de l’agent d’accueil, il poursuivit « tu es fonctionnaire territorial et tu conseilles une société, tu brise ton devoir de neutralité, tu ouvres la porte à des accusations de connivence, mais tu es dingue ! Tu risque 75 000 euros d’amende, cinq ans de prisons, et la radiation à vie du service public, et tu peux même perdre tes droits à la retraite si on prouve qu’ils t’ont offert ne serait-ce qu’un bonbon ! Et devant témoin, en plus ! » l’agent d’accueil était livide. Un silence de plomb était tombé. « Pardon, je n’avais pas réalisé » commença-t-il…

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« Vous êtes tout excusé ! » s’exclama la petite vieille. « Donc, les pompes funèbres Machin sont bien, vous dites ? Ca m’étonnerait. Ma fille était en CP avec la fille Machin, elle n’était déjà pas très maline. C’est elle qui dirige aujourd’hui, non ? ».

Elle sembla soudain réfléchir, puis ajouta : « Non, décidément, je vais faire des photocopies et étudier tous ces devis de chez moi. » l’agent d’accueil poussa un immense soupir de soulagement intérieur. Enfin !

Presque…

Dans un dernier soupir, la petite vieille ajouta « Par contre… Je n’ai aucune idée de comment marche la photocopieuse. Vous aurez l’amabilité de bien vouloir faire les copies pour moi ? » tellement soulagé, l’employé s’empressa de répondre « Avec plaisir, madame. Lesquelles voulez vous ? » la petite vieille vrilla son regard dans celui de l’agent d’accueil « Toutes, sans aucune exception. Il y en a tellement, c’est vraiment, vraiment dur de se décider. »

Au bord du désespoir, l’agent fit mine de se lever. « Attendez ! Vous pouvez appeler monsieur le maire, avant ? » l’agent, surpris : « Monsieur le maire ? Mais pourquoi ? » la mamie, tout sourire « Pour qu’il passe chez moi préparer ma cérémonie laïque, voyons !  J’y ai droit gratuitement, sur simple demande, vous croyez que je vais m’en priver ?»

Enfin, elle prit le chemin de la porte. Juste avant de la franchir, en guise d’adieu, elle lança « et vous ferez mes amitiés à Monsieur le Sénateur Sueur ! »

Guillaume Bailly

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