Drames de la solitude

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Laissez moi vous raconter deux histoires sur la solitude de nos sociétés modernes. Pas à l’attention des confrères croque-morts, bien entendu, mais à l’adresse des autres, les non-professionnels, à qui ça peut arriver.

solitude-300x300 Drames de la solitudeLa première est courte. On est appelés sur une réquisition. Une dame âgée, qui habite un petit immeuble HLM, est retrouvée morte chez elle vers 21H30 ce soir la par un équipage de police. Le décès remontait à une petite paire d’heures. Il s’était passé ceci : deux voisines avaient remarqué que, à la nuit tombée, il n’y avait pas de lumière dans l’appartement de la dame, mais que ses volets étaient restés ouverts. Or, elles savaient que, si elle avait de la visite, les volets restaient ouverts et la lumière allumée, ou sinon, si elle restait regarder seule la télévision, elle fermait ses volets aussitôt que Claire Chazal avait fini de causer dans le poste. Elles sonnèrent donc chez la dame, et, n’obtenant pas de réponse, chez sa voisine. La voisine et la dame allaient faire leurs courses ensemble, et comme sa camarade n’avait pas dit que son fils viendrait la chercher pour quelque dîner chez lui, comme c’était régulièrement le cas, elle avait déduit que cette dame était chez elle.

C’est ainsi que, moins de deux heurs après son décès, un équipage de police et des pompiers tapaient à sa porte, avant de faire venir un serrurier, tandis que le fils, avisé par téléphone, était en route.

Vous avez une personne âgée près de chez vous ?

Vous connaissez ses habitudes ?

Vous avez un numéro à joindre si il y avait un problème, si vous aviez un doute ?

Si vous avez répondu oui à ces trois questions, vous êtes quelqu’un d’exceptionnel. Si, si. Parce que cette histoire est quasiment le seule du genre que j’ai à raconter. Alors que des cadavres putréfiés, j’en ai ramassé, combien ? Cent ? Cinq cent ? A un moment, j’ai perdu le compte. Et, croyez moi, je suis un petit joueur comparé aux collègues qui ont vécu la fameuse canicule. Eux c’était dix, quinze, parfois même vingt. Par jour.

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J’ai une autre histoire, l’antithèse. Accrochez vous, elle est costaud.

Celle-ci est à la foi édifiante, et en même temps, tout à fait reprfésentative. Elle est simple, je vous la fais courte.

C’était une réquisition. Une simple réquisition. Une femme seule, morte à son domicile.

Bah, elle avait le profil de le défunte seule : fâchée avec sa sœur, sous tutelle. Notez bien : sous tutelle. Le juge avait confié la gestion de ses intérêts, à savoir sa pension, à un tuteur professionnel. Vous savez, comme dans les téléfilms avec Roland Magdane, sauf en vrai.

Je ne ferai pas de commentaires sur les tuteurs professionnels. Il y en a des biens. Sûrement. Il paraît. On m’en a parlé. C’est certainement vrai. C’est juste moi qui n’ai pas de pot et qui, au cours de ma vie professionnelle, n’ai pas eu l’occasion de travailler avec les bons. Mai sil vaut mieux que j’arrête la mes considérations personnelles sur cette engeance, parce que je n’ai pas les moyens de me payer un procès.

Donc, son tuteur professionnel faisait convenablement son travail : il percevait la pension, réglait les factures et le loyer, et plaçait le petit pécule qui restait, sans oublier de facturer ses honoraires. Bien, professionnel, tout ça.

Les voisins étaient gentils, ils ne tarissaient pas d’éloges sur leur voisine : une personne discrète. Ah ça, plus discrète, tu meurs.

Et donc, elle était morte discrètement. Quelqu’un, un jour, s’était avisé que la dame n’avait plus donné de signes de vie depuis « plusieurs jours », et avait appelé la police. Qui avait appelé les pompiers, qui avaient été voir par la fenêtre, avaient cassé un carreau pour entrer, étaient venus ouvrir la porte à l’équipage de police, et l’on peut imagine le dialogue, à ce moment précis.

Le flic : Alors ? Morte, je suppose ?

Le pompier : euh… Ben, il faudrait que vous veniez voir ça par vous même, en fait.

Ils avaient donc vu. Puis, remis, ils avaient appelé l’OPJ. Il fallait qu’il vienne voir ça. Avec le légiste, ce serait sans doute utile.

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Pus tout ce petit mode avait appelé les pompes funèbres, qui avaient débarqué un peu après. Lorsqu’ils se présentèrent à la porte, on imagine le dialogue suivant :

Le croque-morts : Alors ? Qu’est-ce qu’on a ?

Le flic : Euh… Venez voir par vous-même.

Et ainsi fait. On se représente la tête des croque-morts, confrontés pour peut être la première fois depuis longtemps, à de l’inédit. Du vrai.

Oui, la femme est morte. Assise dans son canapé, le journal à côté d’elle. Pas d’odeur, tout est bien sec et propre. Pas de vermine. Ou plutôt : plus de vermine.

Le croque-morts n’en revient pas. « Mais, elle est la depuis quand ? »

Le policier, calmement, énonce : « le légiste va essayer de dater avec un peu de précision. Mais le phénomène est rare, surtout aussi parfait. C’est dur à dire. Si on se fie au journal, elle est la depuis trois ans, un mois et quatorze jours. »

Elle était restée assise la trois ans. Dans son canapé. Et il s’était passé un phénomène rare, dû à une conjonction rare d’éléments favorables : non, elle ne s’était pas putréfiée, n’avait pas été dévorée par les vers, simplement, elle s’était momifiée. On aurait dit la momie de Tintin et les Sept Boules de Cristal.

On na jamais su ce qu’il était advenu du tuteur professionnel qui, pendant trois ans, avait réglé les factures de gaz et d’électricité, sans s’inquiéter que sa  »cliente » ne s’achète jamais rien à manger, mais il n’y a pas eu de procès. J’ai entendu dire qu’il avait eu un blâme. Une aimable tapette sur la main. Et qu’il exerçait toujours. Possible.

La sœur avec qui la défunte était brouillée depuis longtemps paya de belles obsèques, envoya une gerbe de fleurs magnifique, fit ce qu’il faut. Son regard avait peut être changé après toutes ces années sans nouvelles. Elle ne vint pas aux obsèques.

Les croque-morts n’ont certainement pas oublié cette histoire.

En tout cas, moi je me rappelle du mal de chien qu’on a eu à la déplier pour l’allonger dans son cercueil.

Le bonjour à vos voisins.

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