Humeur : la mort du livre ?

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Incunable
incunables2-300x211 Humeur : la mort du livre ?
Incunable

Je sais, je vais à nouveau raconter ma vie, mais mon rêve, ce serait de posséder un incunable. On serait avec des amis, à l’apéro, et je leur dirait, désignant la vitrine ou il serait exposé « Vous voyez, je possède un incunable, et je le sors parfois pour le toucher, en respirer l’odeur, en déchiffrer quelques mots ». Mes amis, parce que j’aurai au préalable pris le soin de m’entourer de parfaits abrutis, me demanderaient : « c’est quoi, un incunable, maître, ? » parce que je les aurait également choisis respectueux. Et je leur expliquerai, la voix calme et grave, sur un ton à la fois docte et bienveillant, qu’un incunable est un ouvrage qui date des premiers temps de l’imprimerie, avant la fabrication des livres en grande série. J’ajouterai que c’est très cher, bien entendu, mais que je préfère cela à un vulgaire tableau de maître. Enfin, je me calerai dans mon canapé et boirai une gorgée de whisky 24 ans d’âge, au nom imprononçable, livré en fût de chêne et à dos d’âne à mon seul usage des Highlands. L’âne est facultatif : la pauvre bête risquerait de voir mises à mal ses facultés de nageur.

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Ceci est un livre

Quand j’étais petit, oui, sachez que je vais poursuivre sur le passage obligé « enfance du héros », et que ma mégalomanie remonte à peu près à l’instant ou je suis né, je rêvait du jour ou je pourrai tenir entre mes mains le premier exemplaire sorti de l’imprimerie de mon roman, celui qui me rendrait célèbre, et accessoirement très riche. Figurez vous que, trente ans plus tard, le rêve est le même. La couverture est peut être un tantinet plus sobre, le livre est écrit plus petit et il n’y a pas d’illustrations, mais j’espère toujours pouvoir publier un livre dont les jeunes filles caresseront légèrement les pages avant de les tourner dans un geste gracieux et sensuel, rêvant prendre la place de l’héroïne et de se faire fougueusement embrasser par le héros, puis, divaguant, possédée par la force d’évocation du récit, alors que leurs jambes croisées se serrent pour juguler la force d’un désir ardent, osent enfin prendre leur plume pour adresser à l’auteur une lettre admirative et enamourée, ou se lirait, rédigée d’une plume tremblante, la force de leur passion et le secret fantasme qu’il leur inspire…
… Lettre qui serait interceptée par la femme de ma vie, qui les transformerait en petits résidus fumants dans l’âtre, avant d’envoyer à l’adresse indiquée sur l’enveloppe quelque tueur à gages. Non, elle n’est pas jalouse. Simplement, elle aime prendre ses précautions.
Mais j’ai intérêt de me dépêcher : le livre pourrait bien disparaitre, et, au lieu des quelques centaines de feuilles filigranées protégées par une couverture illustrée par un graphiste prestigieux, je me retrouverait avec une bête clef USB entre mes mimines fébriles et contrariées.

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Ceci n'est pas un livre.

Marc Levy sort son livre au format digital. Google veut numériser tous les ouvrages de la planète. Aujourd’hui, avec un scanner, vous pouvez digitaliser n’importe quoi et le lancer sur le web. Ou est le plaisir ?
Outre être un lecteur compulsif, je me targue de posséder une jolie collection d’ouvrages, achetés en grand format depuis que j’ai les moyens de ne plus lire de livres de poche. Certains sont magnifiques, ceux de la NRF, avec leur couverture sobre et leur bon papier, ceux des Editions Rivages, avec leurs photos de bon goût, ceux de l’Atalante au toucher si particulier, bref, de la belle ouvrage. Et lire un texte qui s’étale agréablement sur une large page au papier épais, ça vous met plus dans l’ambiance que le vulgaire poche bas de gamme qui m’évoque le mouvement de balancier d’un wagon de deuxième classe. A quoi ressemblerait une bibliothèque ? A un disque dur, ou une clef USB. Elle pourrait disparaître d’un simple reformatage du système, et surtout, surtout, l’aspect esthétique en serait irrémédiablement perdu.
Quel plaisir, en effet, lorsqu’on est en un logis inconnu, de regarder le dos des ouvrages bien alignés, ou pas, posés sur un meuble spécifique, ou non, autant d’indices qui permettent de cerner la personnalité de notre hôte. Des ouvrages à la présentation identique, classés par collections, de sociologues contemporains, alignés impeccablement sur des étagères en verre fumé noir sur tubulures d’acier inoxydable ? Sans doute un intellectuel pétri d’idées préconçues, qui vous proposera un thé fade acheté à un prix déraisonnable et vous entretiendra des performances des entreprises du CAC 40. De vieilles étagères en bois vermoulu, ployant sous le poids de livres, rangés au font, masqués par des empilements confus de volumes qui semblent avoir été compulsés selon l’inspiration du moment, parfois simultanément ? Nul doute qu’il vous sera proposé une liqueur forte, et que la conversation sera passionnante mais épuisante par sa déstructuration qui mettra à mal vos facultés d’attention.
Clichés ? Idées préconçues ? Exagération ? Oui, je vois que vous m’avez cernés. sans voir mes livres, toutefois, me tromperais-je ?
Et voila maintenant que l’on propose, pour les enfants, des ouvrages mixtes, un livre contenant un code qui, placé devant une webcam, ferait s’afficher sur l’écran des images et animations amusantes.
Bien. Alors que l’espoir relève la tête, que les jeunes lisent, contrairement aux prédictions et annonces les plus sombres, encore un peu, préférant d’ailleurs les volumes grand format, l’illustration parfaite du tome de bibliothèque, par opposition au poche, symbole selon moi de la culture comme produit de consommation, voilà que, par mercantilisme, un éditeur veut les ramener prés de l’ordinateur dont la littérature les avait éloignés.
J’ai envie de crier ma colère : BAAAAAAH ! Ça y est. Ca ne va pas mieux, pourtant.
Le débat sera long et douloureux. Progrès avant tout ou jouissance esthétique et sensuelle de l’objet livre ?
Vous avez le droit de ne pas être d’accords avec moi, je n’irai pas pour autant incendier vos maisons. C’est l’avantage, le seul à mon sens, du livre virtuel par rapport au réel : en cas d’autodafé, il brûle moins bien.

 

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