Interview : Glauqueland, la beauté de l’abandon

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L’été est une saison propice à la découverte. Et, à Funéraire Info, nous sommes toujours ravis de découvrir et de faire partager nos trouvailles, à la fois différents et pas si éloignés que cela de notre sujet principal. Ce sera l’objet d’une série de l’été, qui comptera nombre de surprises.

Pour commencer, nous vous présentons Tim, qui, sous le nom de Glauqueland, publie sur un blog et une page Facebook des photos d’un genre particuliers : maisons décrépies, immeubles abandonnés. Cet esthète de la friche industrielle a accepté de répondre à nos questions, et de nous présenter quelques unes de ses photos. 

01-300x189 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonGlauque-Land, bonjour, pour nos lecteurs qui ne te connaissent pas, tu es photographe, et tu t’es spécialisé dans ce qu’on appelle les «friches industrielles» ou «friches urbaine », des bâtiments abandonnés, c’est bien cela ?

Bonjour ! Je ne suis pas photographe, j’ai un vrai métier à coté. La lenteur du procédé photographique (et mon impatience) fait que je n’ai jamais vraiment été attiré par la photo. Tout a changé quand les appareils photos numériques et Internet sont arrivés dans ma vie il y a un peu plus de dix ans : tout à coup je pouvais faire des photos rapidement et partager ma passion. En ce qui me concerne, la photographie est donc plus un moyen, un outil me permettant de partager ma passion.

02-300x211 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonEt qui est l’homme derrière l’objectif ? Parle-nous un peu de toi.

Je suis né en 1979, j’ai fait des études en Art Appliqués et en Architecture, et ma passion principale est le dessin (bande dessinée, illustration) que je partage sur mon blog-bd : http://www.acupoftim.com

 

Comment t’es venue la passion de ces sites si particuliers ?

Quand j’étais petit, c’était tout simplement le plaisir de l’aventure, de l’interdit, aller là où on n’est pas sensé aller… Nourri de films comme «Les Goonies» ou « Stand By Me» de dessins-animés comme «Ken le Survivant», «Conan le Fils du Futur» ou de livres comme «Niourk», j’avais envie de vivre les mêmes aventures, le même frisson de l’inconnu, la même joie de tomber sur des objets anciens, la sensation de liberté loin de la «civilisation»… Adolescent, même chose, mais dans des endroits un peu plus grands et un peu plus dangereux.

03-300x202 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonQuand j’ai eu à peu près vingt ans, le plaisir de l’aventure était toujours la raison principale, mais d’autres raisons sont venues se greffer, intensifiant cette passion, comme la curiosité historique et architecturale : se demander à quoi servait telle ou telle pièce, pourquoi le lieu avait été abandonné, quelle était son histoire : remonter le temps et chercher des pièces de puzzle à gauche à droite pour tenter de découvrir la «vérité» de l’endroit, percer son mystère.

Une autre raison est mon angoisse vis-à-vis du temps qui passe, la perte de repères physiques (la démolition d’un immeuble qu’on connaît depuis qu’on est enfant par exemple), les changements de notre cadre de vie, la mort… Internet et les appareils numériques me permettent d’immortaliser ces endroits, de garder une trace, et tenter de leur donner une seconde vie, pour moi mais aussi pour les gens qui m’écrivent de temps en temps, très heureux de voir des photos d’un endroit que eux aussi ont connu – et regrettent.

Enfin, un autre moteur de cette passion est la nature reprenant (souvent) ses droits dans ces lieux. On a dans ces lieux une sorte d’aperçu assez grisant d’un possible futur pas bien réjouissant (je ne pense pas que le monde s’améliorera dans les 50 prochaines années). J’ai l’impression de parcourir notre monde, mais 500 ans dans le futur, après une guerre nucléaire ou un désastre écologique, et ces endroits me rassurent sur le fait que la Terre peut nous survivre malgré les blessures que nous lui infligeons. (Bon ok, si on se retrouve dans un monde comme celui de «La Route», c’est différent…)

04-300x211 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonQu’est-ce que tu aimes le plus, la découverte, l’exploration, ou bien la photographie, le cliché magique inspiré au détour d’un couloir aux murs lépreux ?

Mon truc, c’est avant tout l’exploration, aussi bien physique (visiter l’endroit, concrètement) que virtuelle (retracer son histoire en cherchant sur Internet). L’atmosphère de l’endroit, se poser des questions, chercher des indices… Ma démarche sur Glauque-Land, c’est faire en sorte que le visiteur ait vraiment l’impression d’avoir exploré l’endroit de la cave au grenier. Donc mitraillage de l’extérieur, de l’intérieur, de détails, pourquoi pas une vidéo qui fait peur, et des cadrages un peu dramatiques (mais pas trop) pour montrer l’endroit tel qu’il est dans la réalité, pas (ou très peu) de retouches, et tant pis si il reste des tags, tant pis si les photos ne sont pas au niveau de gens comme tant pis si les photos ne sont pas au niveau de gens comme Marchand/Meffre, Neverends, Iloé ou Urban-Exploration, tant pis si ce n’est pas «beau» : l’important pour moi est de proposer une promenade.

05-300x198 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonJe sais, pour être amateur, que la passion pour les friches industrielles est difficile à expliquer, d’un niveau esthétique. Aussi, en bon dégonflé, je te laisse le soin de le faire, pour nos lecteurs.
On peut trouver très poétique du lierre entrant dans une maison par une fenêtre, investissant le plancher. On peut aussi apprécier certains jeux de matière, comme une rambarde rouillée, de la peinture qui s’écaille, un sous-sol inondé dans lequel flotte des meubles… Pour peux qu’on apprécie l’esthétique un peu angoissante ou post-apocalyptique, ces endroits sont un régal pour les yeux. Ceci dit je comprends très bien que cette esthétique puisse laisser de marbre des gens qui ne voient que l’aspect «mort» de l’endroit. Il faut un minimum d’ouverture d’esprit, ouverture que je n’ai presque jamais rencontré chez les vigiles ou les forces de l’ordre qui ne voient en ces lieux qu’une «propriété privée».

06-300x192 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonComment découvres-tu ces endroits ?

De plusieurs façons. Par hasard : on passe devant une maison ou un entrepôt, on repère des signes qui pourraient faire penser que l’endroit est abandonné : carreaux cassés, herbe poussant sur le parking, grille fermée avec une chaine bien rouillée… On peut en découvrir aussi de cette façon via Google Maps, mais c’est un peu plus compliqué (et surtout ça prend un temps fou).

Ensuite il y a les proches me disant qu’ils sont passés devant un endroit qui pourrait me plaire. Ca arrive de temps en temps. Mais surtout, il y a Internet, qui permet de découvrir des endroits via des personnes pratiquant également cette activité (échange d’endroits, exploration à plusieurs, réseau etc) mais aussi de parfaits inconnus (n’ayant jamais visité aucun endroit abandonné, et qui ne comptent pas le faire) qui m’envoient des mails pour me dire qu’à tel endroit il y a tel manoir ou tel usine qui pourrait me plaire. C’est très appréciable.

07-300x201 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonCe genre d’exploration, c’est légal ? Ce n’est pas dangereux ?

Dans l’absolu, tout endroit appartient à quelqu’un (personne physique, entreprise, ville etc) donc oui, c’est de l’effraction et c’est illégal, même si on ne fait qu’enjamber une clôture ridicule pour visiter une baraque dont tout le monde se fiche depuis vingt ans. Ceci dit, il faut savoir que depuis dix ans que je me promène dans ces endroits, je suis tombé sur de nombreux représentants de l’ordre, et il ne m’est jamais rien arrivé car j’ai toujours pris le temps de ne pas m’enfuir, d’expliquer pourquoi j’étais là, le tout en sortant mes papiers d’identité avant qu’on ne me les demande. Le fait de se promener avec un trépied et un appareil photo aide pas mal, tout comme assommer les représentants de l’ordre avec des questions concernant l’histoire de l’endroit, leur demander si une démolition ou une réhabilitation est prévue (même si ils s’en fichent)… l’important étant de passer pour un «petit con qui visite et fait des photos» (ce qui n’est pas complètement faux), pour que ça n’aille plus loin qu’un banal contrôle d’identité et une reconduite à la sortie.

08-300x201 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonConcernant les dangers, l’isolement est pour moi le principal : en cas d’incident (passer à travers un plancher, plafond qui s’effondre) il y a de grandes chances de ne pas être rapidement retrouvé dans un lieu où il n’y a pas beaucoup de passage. Voilà pourquoi il faut toujours prévenir nos proches de là où l’on va, et bien vérifier que son portable est chargé à bloc avant de partir en promenade. Le plus sûr est évidemment de faire ça en groupe, surtout de nuit.

L’isolement représente un autre danger : dans un endroit abandonné, en cas de mauvaise rencontre, les gens ne réagissent pas pareil : certains amis qu’on pensait sûr d’eux peuvent se mettre à fuir sans demander leur reste, et des récupérateurs venus là pour le cuivre peuvent en vouloir à notre matériel. Le fait de se retrouver dans un endroit un peu «en dehors» de la civilisation change certains comportements (sentiment d’impunité, de toute puissance etc).

09-300x185 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonParmi les endroits que tu as visités et photographiés, il y en a un qui t’a séduit plus qu’un autre ? Un qui au contraire t’a déplu ?
Le Domaine des III Colonnes est un endroit très séduisant de par ce qu’on peut y trouver : deux manoirs pour le prix d’un, un souterrain menant à une ancienne écurie encore assez jolie, un immense parc, un lac avec une mignonne petite ile artificielle au milieu… Le tout dans un cadre assez reculé pour qu’il reste encore des choses à voir malgré les tags, le vandalisme et la récupération. L’histoire de cet endroit est également très intéressante, et je suis assez frustré de ne pas pouvoir la partager sur le site, la divulgation de cette histoire (et donc de sa localisation) étant dangereuse pour sa conservation (voir dernier paragraphe concernant le refus d’indiquer les localisations des endroits).

Concernant les déceptions, je n’ai jamais réellement été déçu par un endroit en lui-même. Mais j’ai quelque fois été déçu de voir un endroit différent de ce que je m’imaginais en voyant des photos ne rendant pas vraiment compte de la réalité de l’endroit. Je ne parle pas de simple noir et blanc accentuant le coté dramatique d’un endroit mais plutôt de perspectives poussées à l’extrême, avec des effets numériques trop travaillés (couleur hyper-saturée, vue à la limite du fish-eye…) Il n’y a rien de plus déprimant d’imaginer qu’on va visiter un manoir de malade et de se rendre compte après deux heures de route qu’en fait l’endroit n’est pas vraiment impressionnant. D’où ma démarche dont je parlais plus haut : faire de belles photos tout en essayant avant tout de garder la «vérité» de l’endroit.

13-300x208 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonEn dehors de la découverte, quand tu te promènes dans des friches industrielles ou urbaines, t’arrives-t-il de faire des rencontres bizarres ? Tu as des anecdotes à raconter ?

La rencontre la plus bizarre que j’ai fait a eu lieu dans le Tea Building, aujourd’hui démoli. J’explorais le bâtiment avec un camarade et nous sommes tombés sur un type qui arrachait des câbles au plafond. L’activité en elle-même est habituelle dans ce genre d’endroit, mais là le type était venu un peu les mains dans les poches : n’ayant pas de chaise, il sautait vers le plafond et donnait des coups de marteau. On peut imaginer à quel point ça devait être fatiguant, et surtout, super long… Nous l’avons salué puis avons continué notre visite.

Une demi-heure plus tard, après avoir fait le tour des lieux, nous repassons à l’endroit où nous avions croisé le type. Plus personne, à part le marteau, et autour de l’objet, d’innombrables goutes de sang. Le type s’était visiblement blessé au point d’abandonner son outil sur place. Il avait semé des goutes sur une bonne dizaine de mètres : on aurait pu le suivre directement jusque chez lui. J’ai fait une photo pour immortaliser ça.

10-300x195 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonLe rêve ultime, pour toi, ce serait quoi ? Une journée à Pripyat, par exemple ?

Le rêve ultime ? Explorer le Château dans le Ciel !

Pripyat est effectivement un endroit qui fait rêver puisqu’il contient beaucoup de choses qui attirent les gens pratiquement l’exploration urbaine : des objets qui témoignent du passé du lieu, qui permettent de se faire sa petite histoire… Et bien sur, un passé trouble qui apporte beaucoup d’adrénaline à la visite.

 

11-300x204 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonTout cela, ça reste une passion ? Est-il possible d’en faire une profession ? Et est-ce que c’est ton souhait ?

Cela reste une passion. Si on sait faire de très belles photos, ça peut devenir un aspect d’une profession, un formidable terrain d’expérimentation. Le travail de Marchand et Meffre est un bel exemple, leurs livres sur Les Ruines de Detroit et Gunkanjima sont sublimes. Je n’ai jamais pensé à en faire ma profession mais sortir un livre un jour, pourquoi pas ? Le passage d’Internet au support papier représente une belle étape de conservation de la mémoire des lieux, et aussi un projet encore assez original malgré la récente médiatisation de cette activité.

 

12-300x217 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonEst-ce qu’il y aurait une question que j’ai oublié de te poser, ou que tu aurais aimé que je te pose ?
Oui, j’ai bien envie de parler du refus de donner les localisations des endroits : de ce que j’ai vu un peu partout, les explorateurs urbains ont mauvaise réputation à ce sujet, on leur reproche de garder leurs endroits pour eux, d’envoyer bouler les gens qui demandent où sont situés certains endroits… Je tiens à expliquer ce refus.

Si «on» ne donne pas la localisation de tel ou tel endroit, c’est (pour ma part) par souci de conservation : donner la localisation d’un endroit, c’est, certes, permettre à des gens bien intentionnés (photographes, promeneurs etc) d’y aller, mais c’est surtout (et malheureusement) permettre aux vandales, aux tagueurs ou aux récupérateurs d’y aller, de tout taguer, de se servir, de ne pas être discret, ce qui peut entraîner la présence de vigiles, de clôtures, d’alarmes, voire dans le pire des cas la destruction pure et simple de l’endroit. Alors évidemment, cela entraine de la frustration (du coté des visiteurs mais également du mien, ça ne m’amuse pas du tout de jouer au méchant qui ne dit pas où sont les endroits) mais c’est la seule façon de conserver des endroits visitables le plus longtemps possibles.

Évidemment, quand un photographe m’écrit en me donnant l’adresse de son book, et que je vois que c’est une personne sérieuse qui partage la même passion, je fais un geste car on l’a aussi fait pour moi, même si je ne suis pas 100% sûr que la personne ne donnera pas par la suite l’adresse à d’autres personnes…

16-300x196 Interview : Glauqueland, la beauté de l'abandonComme de coutume à Funéraire Info, le mot de la fin est pour toi. Qu’aimerais-tu dire à nos lecteurs ?

On connaît tous une maison abandonnée à coté de chez soi. On passe devant depuis des années en se demandant comment c’est dedans. La maison nous inspire un sentiment de peur, de crainte. On n’ose pas trop sauter la clôture ou escalader le mur. Le jour où l’on se décide enfin à l’explorer, qu’on a sa lampe de poche dans son sac, son appareil photo et sa bouteille d’eau, on se rend compte qu’elle a été démolie la veille. Il ne reste rien. Rien à part la sensation d’avoir raté quelque chose, le sentiment de ne pas avoir osé, la rage de ne pas avoir surmonté sa crainte pour laisser libre cours à sa curiosité. Pour ne pas ressentir ça, osez être curieux, tentez l’aventure, c’est gratuit, ça ne fait de mal à personne et ça fait de beaux souvenirs.

Glauque-Land : http://glauqueland.free.fr
Glauque-Land sur Facebook : http://www.facebook.com/GlauqueLand
Marchand & Meffre : http://www.marchandmeffre.com/
Neverends : http://www.neverends.net/
Iloé : http://iloe.pro/wasteland.php

Urban-Exploration : http://urban-exploration.com/
La photo du marteau du Tea Building: http://glauqueland.free.fr/zipec/big/2002.10.fevrier.25.JPG

tant pis si les photos ne sont pas au niveau de gens comme Marchand/Meffre, Neverends, Iloé ou Urban-Exploration

4 COMMENTAIRES

  1. sacré Tim!
    et jolie interview!

    ps: par contre, pour rebondir un peu sur la légalité, entrer dans un lieu où on n’a pas le droit (même légalement) n’est pas une effraction. L’effraction, c’est quand on fracture une porte, un cadenas, et tu n’es pas coutumier du fait, ne t’attire pas des ennuis pour rien 😉

  2. Allez a Tarente, Dans le talon de la botte, l’ile de l’entrée du port, la ou passe la voie Guiseppe Garibaldi.
    C’est un endroit exceptionnel, les vues sur Googles ne reflètent pas du tout le desastre, le glauque de ces rues, des arbres poussent sur les balcons d’appart deserté depuis longtemps, des tags ailleurs…. J’ai ramené des photos, mais il faut y aller. C’est a 100km de Bari ou Brindisi, qui sont desservies par des vols pas cher.

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