La nuit des corbillards

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Citroen HY corbillard
Même les pompes funèbres sont soumises à des contingences techniques inhérentes à l’usage de véhicules automobiles mécaniques. Il paraît que mes phrases sont trop longues. Bon, pour faire simple, une tranche de vie.

La nuit était sombre et lugubre sur la pointe de Bretagne. Le dépanneur n’en menait pas large : quelques mois après avoir obtenu son bac professionnel de mécanique et s’être imaginé une carrière paisible dans un garage, avec un radiateur pour le tenir au chaud et un toit pour le tenir au sec, il errait sur une route sinueuse en pleine nuit d’hiver, la pluie fouettant son pare-brise et les rafales de vent arrivant à secouer le lourd camion. Sa fiancée, pour laquelle il était venu s’installer en Bretagne depuis son Larzac natal l’avait prévenu : ici, le climat n’est pas du genre à plaisanter. Ce qu’ailleurs on appelle une tempête, ici s’appelait une brise.

La pointe de Plougastel était très éloignée du bourg, et les habitations y étaient très isolées. Aucun réverbère ne perçait la nuit, et seules des serres, immenses et lugubres, venaient rompre le paysage d’arbres tordus et lugubres. Au détour d’un virage, les lumières de Brest, de l’autre côté de la rade, avaient disparu, indiquant au dépanneur qu’il était proche de la point ouest de la presqu’île.

Quelle idée avaient eu ses clients de s’aventurer ici en pleine nuit un dimanche soir ?

Enfin, alors qu’il sentait le désespoir l’envahir, il aperçut au loin les feux de détresse de ses clients. Qui d’autre pouvait s’être garé là en pleine nuit ? Et la pluie s’arrêtait. Ce dépannage ne serait peut être pas une calamité, finalement.

C’était une petite camionnette, grise, sans signes particuliers, tôlée, dont descendirent deux hommes habillés en costume-cravate, une drôle de tenue pour une nuit de fin de semaine. « Bon sang, ils ont l’air de vampires » pensa le dépanneur, qui les salua toutefois poliment.

« Qu’est-ce qui se passe ? » s’enquit-il.

« Aucune idée » répondit un des hommes « Elle s’est arrêtée comme ça. Il y a eu quelques à-coups, puis plus rien »

« Bon, ben je vais la remorquer jusqu’au garage. »

Les deux hommes se regardèrent « oui, mais il faut attendre qu’on nous fasse parvenir un autre véhicule, avant ».

« Un véhicule de prêt ? Il faudra voir ça avec le patron, demain matin »

« Non, ce soir », intervint le second homme, qui jusque là était resté silencieux « On en a besoin cette nuit, on en fait venir un, on n’arrive pas à joindre nos collègues. »

« Ben, ce serait pas plus simple d’appeler un taxi ? Si vous voulez, en se serrant, il y a trois places devant, je vous dépose au garage, trouver un taxi à cette heure-ci, ce sera plus simple de Brest. Normalement, j’ai pas le droit, mais je ne peu pas vous laisser là, quand même. »

Les deux homme se regardèrent à nouveau. Ils échangèrent un fin sourire, qui échappa au dépanneur. « Seulement, on est trois » repris le premier.

Le dépanneur n’avait vu personne d’autre « Trois ? »

« Oui, moi, mon collègue ici présent, et Madame Chombier ».

« Ah, mince. Il n’y a que trois places dans la cabine. Mais où est madame Chombier ? »

« Là dedans » répondit le premier homme, désignant du pouce la cabine.

Le dépanneur sentait poindre des questions, et peut être un indéfinissable sentiment de panique « A l’arrière ? Mais qu’est-ce qu’elle fait derrière ? Ça ne doit pas être confortable du tout »

« Oh, je ne crois pas que ça la dérange » répondit le second « elle est morte ».

Le dépanneur sentit la panique sortir du recoin de son esprit ou elle s’était éveillée, se déployer au grand jour et commencer un passage à tabac systématique de son système nerveux. Ce jour là, le jeune homme découvrit une chose qu’il n’oublierait jamais : on pouvait transpirer abondamment tout en se sentant glacé. Il avait bien conscience d’être au milieu de nulle part, sur une route ou, en une demi-heure, il n’avait jamais croisé une voiture, en compagnie de deux types en costume qui venaient de lui expliquer tranquillement qu’ils transportaient un cadavre. « Morte ? » bredouilla-t-il.

« C’est qui qui t’as demandé de venir ? C’est pas toi que j’ai eu au téléphone. » questionna le premier homme au dépanneur.

« Ben mon patron… Il prend les appels la nuit et il appelle le mec de permanence. » bafouilla le dépanneur.

« Ben tu diras à ton patron de ma part que c’est un crétin : quand on envoie un gusse dépanner un véhicule des pompes funèbres en pleine nuit dans la cambrousse, on le prévient. »

« Les pompes funèbres ? » soupira le dépanneur, comprenant soudain, et sur lequel le soulagement s’abattait de tout son poids « Ok, je comprend mieux ! Bon, du coup, on fait quoi ? »

Le second croque-morts lui retourna un regard malicieux : « C’est simple, soit on attends les collègues pour venir chercher Madame Chombier, ou si tu es vraiment pressé, on l’assoit à côté de toi dans le camion. Tu as le choix. » il réfléchit une seconde, puis ajouta « Je serais toi, je resterai attendre avec nous. On a plus de conversation. ».

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