Le défunt voulait aller dans son cercueil debout

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On dit beaucoup de choses sur les Bretons : qu’ils sont têtus, par exemple. On dit aussi qu’ils sont obstinés. Certains les prétendent bornés. Les mauvaises langues disent que les mules lâchent l’affaire quand elles doivent se confronter à un Breton. Et bien, tout est vrai.

Le gendarme à la porte nous avait indiqué la route. C’était au final assez simple : une petite allée conduisait à la porte d’entrée, en montée, et une allée plus large, en déclivité, menait au garage/sous-sol sur le côté de cette néo bretonne. C’était précisément en dessous que se trouvait le défunt, et et, en manœuvrant le TSC dans l’allée, on pouvait soustraire la vue de la civière aux badauds, agglutinés à leurs fenêtres.

Le défunt avait choisi volontairement son état, par l’entremise d’une suspension cervicale, avec l’aide d’une solide corde qui servait aux marins-pêcheurs. Dans les quatre-vingt ans, trapu, l’air déterminé des vieux loups de mer qui passent leur vie à craindre la mort sur la mer et à la rechercher à la fin, lorsqu’ils sont trop vieux pour naviguer.

On s’était réparti les tâches : à moi de soutenir le corps pendant que le chef coupait la corde, bien au centre. On coupe toujours une corde dans un cas de suicide par pendaison, ne jamais, au grand jamais, défaire le nœud. Un médecin légiste pourrait avoir envie de vérifier qu’un droitier ne s’est pas suicidé avec un nœud de gaucher et, vraisemblablement, un peu d’aide.

Je réceptionnai le corps, le chef l’attrapa à son tour promptement, et nous le fîmes doucement se coucher dans la housse que nous avions au préalable. Avant de fermer, nous prîmes un instant pour souffler. « C’est curieux, ce mot » dis-je. « C’est pas courant, en effet » confirma le chef.

Le défunt avait un mot, dans sa poche, qui était tombé lorsque nous l’avions descendu. Une unique feuille de calepin sur laquelle était inscrit « Je te l’avais bien dit que j’irai dans mon cercueil debout ! »

« Je vais me renseigner, quand même » dit le chef. « Si il a des volontés particulières bizarres, ça va être plus compliqué ».

« Tu crois ? » demandais-je.

« J’en sais rien. C’est bizarre, comme formulation, tu ne trouves pas ? »

« Il devait parler Breton, les propositions sont souvent inversées. »

« Ah bon ? »

« Oui, les vieux Bretons te demandent : un café tu auras ? »

« Oui, mais ça ne nous éclaire pas beaucoup. Je vais demander au fils, il est peut être au courant. »

***

La secrétaire passa une tête effrayée par la porte du bureau des consultations. Le médecin lui fit un signe discret : pas la peine d’appeler la sécurité. Le toubib restait stoïque malgré la soufflante qu’il était en train de se prendre.

Debout, René poussait la gueulante de sa vie « Rien du tout, docteur, vous n’aurez rien du tout ! »

« M’enfin, papa, soit raisonnable ! » essayait de glisser son fils.

« Monsieur René » tentait prudemment le docteur, « je ne veux rien vous prendre »

« Quoi ? Ma jambe, ce n’est pas rien ! »

« Monsieur René » expliquait le médecin, « la circulation de votre jambe est catastrophique. Elle est irréparable. Il faut amputer, sinon ce sera la septicémie »

« Rien du tout ! Vous n’aurez pas ma jambe ! Et puis c’est quoi, cette septicémie, d’ailleurs ? » beugla René.

« la gangrène, papa » expliqua sinistrement son fils.

René sembla hésiter. La gangrène, ce n’était pas rien. Puis il se décida. Pas question d’abandonner ses jambes qui l’avaient mené si loin.

« Rien du tout ! Moi, je m’en vais, et vous verrez, docteur : j’irai dans mon cercueil debout ! »

***

« C’était tout papa ; ça » dit son fils, lisant le mot « Il l’a dit, il l’a fait, à sa façon. »

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