Le sadique mêle l’eau et le feu au crématorium

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Dans les tranches de vie de pompes funèbres, nombre de personnages sont des croque-morts, et pour cause. Certains méritent un portrait, qui peut parfois avoir valeur d’archétype. Aujourd’hui, un personnage peu sympathique : le sadique.

C’était une crémation somme toute assez classique, et l’employé du crématorium, un vieux de la vieille, connaissait parfaitement son travail. En tant que Maître de Cérémonies, je mettais un point d’honneur à accompagner les familles jusqu’au bout, aussi, j’étais resté au crématorium, restant en retrait. Il fit son discours sans un seul accroc, et avec une sincérité rare chez quelqu’un qui répétait la même chose huit fois par jours depuis vingt ans.

Après avoir donné à la famille les explications nécessaires, il les invita à entrer dans la salle de vision, où, derrière une vitre, elle pourrait assister au départ. Il poursuivit ses explications :

« Je vais entrer dans la salle par la porte que vous pouvez voir là, puis me diriger vers le panneau pour appuyer sur le bouton. Le bras poussera alors le cercueil à l’intérieur de l’appareil. C’est un moment très difficile, aussi, n’hésitez pas à sortir si vous ne voulez pas assister au départ. L’opération en elle-même est très rapide, pour des raisons de sécurité. Vous avez une porte ici (il la montra) et une porte là (il fit un nouveau geste du bras) aussi, si vous ne vous sentez pas bien, n’hésitez pas à sortir. Après le départ, vous pouvez prendre un instant pour vous recueillir, je vous attendrai dans le hall. »

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Quelques petites choses dans son discours m’avaient laissé dubitatif, mais je ne dis mot.

L’agent de crématorium sortit de la salle de vision, se dirigea vers le bureau d’accueil, et appuya sur le bouton de lancement de la musique. Jacques Brel commença à chanter « Quand on n’a que l’amour ». Très concentré, l’agent se dirigea alors vers la porte de communication vers la partie technique, s’engouffra dans les couloirs, entra dans la salle de crémation, marqua un temps d’arrêt devant la rampe ou reposait le cercueil, se dirigea lentement vers le panneau, attendit une fraction de seconde, appuya sur le bouton, puis, toujours très concentré, revint se mettre en position devant la rampe.

La porte s’ouvrit sur l’enfer des briques chauffées au rouge, et le bras poussa le cercueil dans le brasier. Je notai alors distraitement que, précisément à ce moment, la chanson de Brel atteignait son point culminant,

« Alors sans avoir rien
Que la force d’aimer
Nous aurons dans nos mains
Amis le monde entier »

La famille, dans le hall, attendait. Tous avaient les yeux rouges, d’autres sanglotaient.

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Il y eut, au fil des mois, bien des crémations, et les petits détails, au fur et à mesure m’apparurent plus clairement. L’insistance dramatique dans la salle de vision, la chanson de Brel, les familles en pleurs… je finis par poser la question clairement. « Tu n’as jamais pensé à adoucir ta méthode ? »

« Pourquoi ? » me demanda-t-il.

« Ben, les familles sont un peu secouées, à chaque fois… Ton discours est un peu dramatique ».

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« Oui, mais on me paie pour ça. »

« Comment ça ? «

« C’est simple » m’expliqua-t-il naturellement « Si une famille part d’ici sans pleurer, je considère que j’ai mal fait mon boulot. Donc, je les prépare déjà psychologiquement dans la salle de départ, et après, j’utilise la musique. Tu as remarqué que le cercueil part toujours au moment le plus dramatique . ? »

Je confirmai que j’avais bien noté.

« Ca m’a pris des semaines, à compter mes pas, me chronométrer, pour parvenir à ce résultat. J’ai bossé, le soir, sur mon temps libre, sans même compter les heures supplémentaires. On nous paie pour que les familles fassent leur deuil, quand on est en deuil, on pleure, je suis un professionnels consciencieux, donc je les fait pleurer. J’ai tort ? »

Je haussai les épaules. Après tout…

« Et puis… » dit il dans un souffle « j’aime bien quand ils pleurent. »

Qu’est-ce que j’ai fait ? Rien. Que vouliez-vous que je fasse ? Personne ne s’était plaint en vingt ans. Six mois plus tard, il a pris sa retraite.

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