L’Eglise et le suicide, de la condamnation à la guérison

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Suicide de Judas

Lors de cérémonies d’obsèques avec un passage dans une église paroissiale pour une cérémonie, l’accueil réservé aux corps des personnes qui s’étaient ôtées la vie a longtemps été source de conflits et de polémiques au sein du clergé, des communautés religieuses et des populations. La Mort, sujet tabou de très longue date chez les français, s’approprie bon nombre de légendes et de polémiques dans les villages et dans les quartiers, lorsqu’un suicide survenait, et ce, depuis bien avant le Moyen-Age.

 

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Suicide de Judas

Une vieille affaire.

Le premier suicide de l’Histoire chrétienne condamné par L’Eglise Catholique fut certainement celui de l’apôtre Judas Iscariote, ex-disciple de Jésus-Christ, parti se pendre à l’extérieur de Jérusalem après avoir amèrement regretté son forfait, celui-ci ayant livré le Christ à ses bourreaux :

« (…) pris de remords, il se pendit peu après sa trahison non sans avoir rendu leurs trente pièces d’argent à ses commanditaires » (évangile selon St Matthieu, chapitre 27, verset 5).

Le suicide de Judas, a longtemps servi d’exemple concret pour la morale chrétienne, s’agissant de condamner fermement les suicidés, pour la doctrine et son Histoire, aux premiers temps des chrétiens persécutés à Rome, puis, avec l’expansion du christianisme dans l’Europe du Moyen-Age, celle de la Renaissance, des Lumières jusqu’à notre époque contemporaine, au Concile de Vatican II en 1962, plus précisément.

A partir de 1963, l’Eglise Catholique se voyant pourvue de nouvelles réformes sur le plan doctrinal : liberté religieuse, collégialité des évêques autour du Pape, fraternité et rassemblement entre toutes les religions (œcuménisme), reconnait et enfante un grand nombre d’assouplissements doctrinaux, notamment sur sa morale et ses traditions.

L’accueil des corps des suicidés au sein même d’une église paroissiale pour la célébration d’obsèques est alors « toléré » par l’ensemble du clergé et de ses auxiliaires laïcs.

Un obstacle théologique (et non médico-légal !)

Dans la religion chrétienne, le suicide est considéré comme un péché grave sauf chez les « fous » ou les victimes d’un « grand chagrin » (Concile de Braga en 561 après J-C). L’Eglise Catholique a alors voulu marquer une différence avec l’héritage païen de la civilisation romaine, qui voyait dans le suicide une mort comme une autre pour le désespéré et pour le criminel,  sorte de voie honorable en se rachetant de son crime et de ses fautes.

Selon la doctrine chrétienne, tout homme est libre de ses choix, c’est le principe du libre arbitre et pose la question lors de l’examen de conscience individuel : que faisons-nous de notre Liberté (de nos actes) ?

De plus, l’Eglise Catholique considère en même temps, que l’on ne peut pas affirmer ouvertement d’une personne qu’elle est éternellement damnée, pas même  Judas. Cette option est ouverte sans qu’elle puisse être prouvée, Dieu seul ayant connaissance du contenu des âmes de chaque être vivant, théologiquement parlant. Les évangiles affirment formellement l’existence de l’Enfer. Mais nul ne peut affirmer, selon le jugement de l’Église, qui sont les damnés, parmi ceux qui sont défunts.

Avant le Concile Vatican II de 1962, époque où la population religieuse des prêtres et des diacres était encore copieuse et bien répartie sur le territoire, le prêtre se déplaçait alors jusqu’au cimetière après chaque messe de funérailles, pour la dernière bénédiction du corps et du cercueil avant, pendant et après son inhumation (la crémation, fébrile dans les grandes villes et embryonnaire, voire inexistante en province, en était encore à ses maigres débuts,  avant d’être tolérée elle aussi par l’Eglise). Et donc, les corps suicidés ne passant pas par l’église, avaient la possibilité de recevoir une unique et dernière bénédiction au cimetière, avec le prêtre paroissial.

Dans le doute où le suicide n’était pas avéré chez le défunt, si l’on supposait un accident ou un meurtre, la décision revenait au prêtre local de choisir d’accueillir, ou non, le cercueil à l’intérieur de l’église paroissiale.

Un lourd héritage, difficile à accepter.

Ce n’est qu’à partir de 1983, soit 20 ans après avoir « toléré » l’accueil des corps des personnes suicidées dans les églises, que l’Eglise  Catholique dans son ensemble, a autorisé, de manière globale, pleine et entière, l’accueil des défunts disparus, selon leur propre volonté.

Pour les catholiques, reconnaître ses fautes et accepter de rendre des comptes à la Justice humaine était la seule voie pour un criminel. Chaque brigand devait demander pardon afin de se racheter de ses fautes. Le désespéré, quant à lui, n’ayant plus la claire vision de son acte ne s’opposerait à pas à Dieu, n’ayant plus la clairvoyance nécessaire pour demander pardon.

Selon l’Eglise : « Chacun est responsable de sa vie devant Dieu qui la lui a donnée. C’est Lui qui en reste le souverain Maître. Nous sommes tenus de la recevoir avec reconnaissance et de la préserver pour son honneur et le salut de nos âmes. Nous sommes les intendants et non les propriétaires de la vie que Dieu nous a confiée. Nous n’en disposons pas ».

En outre, le suicidé « volontaire et de sang-froid » contrevient aux trois vertus théologales : la Foi (en Dieu), l’Espérance (du Salut) et la Charité (envers les autres et ici : envers soi-même). Le suicide de Judas après sa trahison avec Jésus, en est l’exemple type.

Pendant des centaines d’années, les suicidés n’étaient pas inhumés en terre consacrée, mais à l’extérieur du cimetière, sans cérémonie religieuse, avec les autres membres rejetés par l’Eglise : saltimbanques, sorcières, protestants, païens et hérétiques. Coupables de péché mortel, entraînant la rupture avec Dieu, leurs âmes ne pouvaient pas accéder au Paradis.

[Le péché mortel se définit par 3 caractéristiques : il faut la matière (une faute grave), la connaissance (savoir que c’est une faute), et la volonté (vouloir la commettre).]

Concile_Vatican_II-215x300 L'Eglise et le suicide, de la condamnation à la guérison
Concile Vatican II

Et pour finir…

Depuis le Concile Vatican II de 1962, l’Eglise a assouplit sa pensée, vis-à-vis des défunts partis trop brutalement, dans leur détresse humaine :

« On ne doit pas désespérer du salut éternel des personnes qui se sont donné la mort. Dieu peut leur ménager par les voies que lui seul connaît, l’occasion d’une salutaire repentance. L’Église prie pour les personnes qui ont attenté à leur vie. »

Depuis 1983, l’Église applique  les conclusions du Concile de Braga du VIème siècle, et parle essentiellement des suicidés comme de personnes « dans un état de détresse », la troisième condition du péché n’est alors pas forcément remplie (pleine volonté de commettre le mal) et il n’y a donc pas forcément péché mortel; de plus le suicidé « deliberato consilio » (suicidé volontairement) peut se repentir de son acte juste avant de mourir.

On sait de source sûre, qu’il était très difficile, dans les provinces rurales très chrétiennes, jusqu’à la fin du XXème siècle, de trainer la réputation d’un membre de sa famille qui s’était ôté la vie, au regard, non pas du clergé beaucoup plus tolérant et ouvert d’esprit, mais plutôt des autres villageois, où chaque rumeur constituait un macabre mais succulent sujet de conversation.

 

 

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