Les Gens d’en Bas, épisode 1 et 2 par Ea Apkallu

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Les Gens d'en Bas
Ea-Apkallu Les Gens d'en Bas, épisode 1 et 2 par Ea Apkallu
Ea Apkallu

Ea Apkallu, ex-thanatopracteur, est psychologue clinicienne depuis presque dix ans. Passionnée d’écriture, elle est l’auteure de « La morgue me va si bien« , un témoignage sincère – et parfois dérangeant- de sa courte expérience dans le milieu funéraire.

Elle se remet à écrire depuis peu et nous entraine dans une aventure fantastique aux souffles érotico-mystiques à suivre chaque semaine, où l’origine du Monde et de l’Homme sont remis en question.Voici les deux premiers épisodes de « Les Gens d’en Bas« 

1. Quand j’ai croisé son regard pour la première fois, j’ai ressenti une émotion étrange qu’aucun mot ne pourrait suffire à décrire. Un mélange de fascination et de peur. Sa silhouette était parfaite, gracieuse, légère et semblait se fondre dans la nuit noire. Elle est passée à côté de moi, m’a frôlé le bras et, sans me parler, m’a transmis une pensée, comme si je pouvais l’entendre chuchoter dans mon cerveau. Je ne pus empêcher ma tète de se pencher sur le côté, comme lorsqu’une musique me touche au plus profond de moi-même. J’avais envie de me laisser pénétrer par chaque note, chaque son, chaque harmonie. Nous étions au cœur de l’hiver. Mon épais manteau me protégeait du froid et des autres. Pourtant, elle qui n’avait fait que m’effleurer, avait, de cette furtive caresse, provoqué en moi une émotion intense. J’aurais aimé que ce geste se prolonge, s’intensifie et m’emporte avec lui.

Je suis resté planté au milieu de la rue. Les gens passaient à côté de moi, pressés de rentrer chez eux se réfugier. Certains me regardaient d’autres continuaient leur chemin, aveugles. La pluie battait fort sur l’asphalte et le vent s’intensifiait. Moi aussi je devais rentrer. J’étais déjà en retard. Mais je restais là, où quelques secondes plus tôt, elle m’avait touché, et bien plus profondément qu’aucune autre personne. Je restais là, parce que je craignais qu’en bougeant, je ne pourrai plus jamais ressentir ce délicieux contact, comme s’il allait s’effacer. Et déjà, il n’était plus. J’avais peur et en même temps je voulais la revoir, être sûr…comprendre et l’enlacer. Laisser ses doigts que j’imaginais fins, parcourir ma peau. Me laisser envahir par un corps que je ne connaissais pas, et qui déjà avait laissé son empreinte. Les mots restés accrochés à ma mémoire et que je n’étais déjà plus sûr d’avoir entendu, résonnaient en moi, comme un bruit, mais je n’arrivais plus à en saisir le sens.

Je voulais lui courir après, mais mon corps était figé. La seule chose que je pus faire, c’était de fermer les yeux et d’essayer de graver son visage. Mais déjà, je ne m’en souvenais plus. Son parfum, était la seule chose que je pus retenir d’elle. Une odeur insaisissable, qui me renvoyait à de vieux souvenirs, comme lorsqu’on ouvre une malle oubliée dans un grenier. Elle savait tout de moi, je le pressentais. Ce regard…il était magnifique et dangereux. En quelques secondes, il avait puisé en moi tout ce dont il avait besoin. Elle était déjà loin, je le savais. Puis le message chuchoté devint clair. Une voix mélodieuse me parlait et me disait: tu vas mourir, mais avant tu vas souffrir.

Et, je ne sais pas pourquoi, je souris.

J’entendais des bruits autour de moi, Une femme se mit à crier, Un homme semblait dire la même chose, Des voitures klaxonnaient. Je sentais le mouvement autour de moi s’intensifier. Lorsque j’ouvris les yeux, j’étais au milieu de la route. Un camion se dirigeait droit vers moi.

2. Les hurlements fusent maintenant de toute part. Fuir, je ne peux pas. Je suis fasciné par ce camion qui m’est visiblement destiné. Voilà comment je vais mourir? On dit qu’au moment de mourir, notre vie défile devant nous de façon condensée. Ce ne fut pas le cas pour moi. Je n’eus pas le temps de…

… Je sens mes paupières baissées. Je perçois des sons et des mouvements. « Tu vas mourir mais avant tu vas souffrir ». La sentence tourne en boucle dans ma tête. Et bizarrement, j’aime l’entendre. C’est une mélodie qui m’apaise. Sa voix, que je n’ai pas réellement entendue, est unique et enchanteresse. « Tu vas souffrir ». Mais je ne souffre pas. Je ne ressens rien. Je ne sens pas mon corps. C’est peut-être cela la plus grande des souffrances? Perdre la capacité à avoir mal, ne plus avoir conscience de son corps, ne plus être capable de déceler la moindre petite douleur. Je n’entends que mon cœur. Je suis donc vivant. Je ne sais pas si c’est bien. Mes paupières restent closes. Mes oreilles entendent. J’entends des soupirs. Je les connais. Ils me sont familiers. Ma Clara. Je l’entends parler, et des personnes l’entourent. Elle est malheureuse. Elle me supplie d’ouvrir les yeux. De ne pas partir. Je crois deviner qu’elle me touche. Mais je ne sens rien. Une personne lui propose de sortir prendre l’air. Je suppose qu’elle hésite. L’autre personne insiste, lui dit que ça lui fera du bien, et qu’elle pourra revenir.

Autour de moi tout se calme. Il y a des machines qui bipent lentement, toujours sur le même rythme. Le rythme de la vie. Je comprends que suis à l’hôpital. Cette prise de conscience me permet de sentir l’odeur qui caractérise ce lieu, un mélange de propre, de renfermé, de médicaments et de désinfectant.

Elle revient.

– Je suis là. Je suis désolée. Je suis là. Je ne sais pas quoi faire pour te retenir. J’ai besoin de toi. Tu ne peux pas me laisser. Tu vas bientôt être papa. Tu ne peux pas rater ça!! Tu ne peux pas me laisser seule! Oh, je ne fais que pleurer, mais peut-être que toi tu souffres encore plus…et je ne peux rien faire. On a presque fini la chambre, tu t’en souviens? Notre bébé …notre bébé…a besoin de toi…

Elle éclate en sanglots encore plus fort

– Ils disent que tu as peu de chance de t’en sortir. Mais je ne veux pas le croire…ne leur donne pas raison! S’il te plait!

Et sa voix se brise, elle ne peut plus que chuchoter et elle répète inlassablement, et de plus en plus lentement:

– S’il te plaît…s’il…te…plait…s’il te plait…

Mes sens sont faussés. Je ressens de l’humidité sur mes joues. Peut-être des larmes? Mes larmes? Les siennes? Je ne sais pas. Je commence à trouver inconfortable cette situation. Je veux ouvrir les yeux! Je veux ouvrir les yeux!! Je veux ouvrir les yeux! Je n’y arrive pas.

Je n’entends plus que son souffle. Je crois qu’elle s’est endormie. Je devrais la prendre dans mes bras et la rassurer. La regarder droit dans ses jolis yeux et lui dire que je serai là pour toujours. Mais c’est un mensonge. Je ne sais pas ce qui m’attend. Mon cœur bat plus fort, et j’ai soudainement peur.

Une main me caresse le visage. Ce n’est pas celle de Clara. Cette main est incroyablement douce. Elle est fraîche. Mon cœur s’apaise. Je reconnais cette sensation. Et je m’y accroche. Mes paupières baissées se détendent et apprécient ce tendre toucher. Elle joue de ses doigts, les enfoncent dans mes cheveux, qui goûtent au plaisir d’être ainsi dérangés. J’aimerais leurs donner l’ordre de s’accrocher à tout jamais à cette lente douceur. Je voudrais tant que, telles des racines, qu’ils resserrent leur étreinte afin d’enfermer ces fines branches, pour toujours les garder. Mais déjà l’incroyable contact cesse. Je me sens paniquer. Sur un ton autoritaire qui contraste tant avec la douceur qui émane d’elle, elle me dit :

Ouvre les yeux !

Et mes yeux s’ouvrirent.

Et elle est là. Devant moi. Je ne la devine plus. Je ne l’imagine plus. Je la vois

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