La peur du croque-morts le soir sur son temps libre

0
659

Les travailleurs de la mort ont une vie privée, dans la société des vivants. Ils font leurs courses, sortent boire un verre, et, parfois, ils croisent des familles de défunts, appréhendant parfois la réaction de ces dernières.

brute La peur du croque-morts le soir sur son temps libreLa bise automnale soufflait en avance, et déjà l’été et l’hiver s’adressaient des signes par dessus un automne recroquevillé et insignifiant. Dans le petit estaminet au charme d’antan, quelques clients avaient bravé le crachin pour écluser un godet. Cinq en tout.

Quatre d’entre eux étaient regroupés au bout du comptoir, dans leur coin habituel. Ils devisaient avec la patronne, l’âme véritable des lieux, qui était à la fois heureuse d’être avec ces presque amis et d’avoir un prétexte pour rester éloignée poliment du cinquième.

A l’exact opposé du comptoir, celui-ci était seul, et son regard fixe sur le carrelage disait qu’il voulait le rester. Peu auraient d’ailleurs tenté de lui adresser la parole. Ses yeux fixés sur des pensées loin des préoccupations de la soirée insouciante étaient enchâssés dans un visage marqué de rides soucieuses, seules capables de troubler cette figure forgée à la masse. Il était haut de près de deux mètres, large d’un aux épaules, et la pinte de bière semblait plus petite qu’un demi dans sa main puissante.

Il n’ouvrait la bouche que pour sortir deux tirades « Bonsoir un sérieux s’il vous plaît », d’une traite, sans souffle ni ponctuation, et « bonsoir » en sortant après avoir payé. Si tout en lui respirait la brute, rien dans son attitude n’avait étayé cette hypothèse.

Mais à le regarder ainsi assis, perdu dans ses pensés, on pouvait voir une montagne réfléchissant au moyen le plus douloureux de tuer une souris. Puis sans doute d’exterminer toutes les souris de l’univers, juste pour s’échauffer.

En un mot, le gars fichait la frousse à tout le monde.

Un sixième client entra dans l’estaminet. D’emblée, il se joignit au petit groupe d’amis, qu’il salua tous par leur prénom. Lui aussi était un habitué des lieux, et il ôta son manteau trempé de pluie qui protégeait son costume de croque-morts. Il s’assit sur un tabouret et devisa joyeusement avec la compagnie, sans prêter attention à la brute du bout du comptoir.

Ce dernier fixait le croque-morts comme si le Diable en personne était entré dans le bistrot, avait sifflé un verre et était parti sans payer. Lentement, il finit son verre, se leva, et se dirigea droit vers le petit groupe. Sa masse cachait la lumière, le sol semblait trembler sous ses pas, et le silence total l’accompagnai.

Il se planta devant le croque-morts, le désigna d’un index massif, et d’une voix éraillé, peu habituée à la conversation, il s’écria « Toi, là ! » puis, incertain de s’être fait comprendre, répéta « Toi, là ! ».

Sur son tabouret dont il remarquai pour la première fois l’inconfort, le croque-morts se sentit pâlir. Curieusement, il pensa au collègue thanatopracteur qu’il avait salué une demi heure plus tôt : jamais il n’aurait songé que quelques heures plus tard, il aurai son trocart planté dans le cœur. C’était une certitude, il avait d’une façon ou d’une autre contrarié ce type, il était mort.

La brute sembla chercher ses mots dans une mémoire chauffée au rouge, et annonça « Tu as enterré mon frère ! ».

C’était donc ça ? Il allait mourir pour avoir enterré le frangin d’un psychopathe ? Il ne s’en rappelait pas. Il devait y avoir eu un incident, mais curieusement, un incident à des obsèques avec ce gusse dans la famille, il en était sûr, il s’en rappellerait.

Mais l’autre n’avait pas fini. Il chercha des mots, les trouva, vérifia qu’ils correspondaient à ce qu’il voulait dire, et annonça de la même voix de stentor « C’était vachement bien ». Puis il chercha quelque chose à ajouter, sembla se dire que c’était tout, posa le prix de sa consommation sur le comptoir, y ajouta le prix du verre que buvait le croque-morts, fit signe à la patronne de remettre un verre à ce dernier, et sortit sans ajouter un mot.

Il y a sûrement une morale à cette histoire, et le croque-morts s’est juré de la trouver, plus tard. Pour l’instant, il se remet du choc. Songez donc, il s’est découvert émotif.

 

LAISSER UNE RÉPONSE

Please enter your comment!
Please enter your name here