Poissard, le malchanceux en pompes funèbres

0
526
Chat noir
Que seraient les tranches de vie des pompes funèbres sans les croque-morts qui en sont les héros, parfois à leur corps défendant ? C’est l’objet de notre nouvelle série dans la série, des portraits de croque-morts, de l’angélique au sadique. Commençons par un poissard véritable.

Nous étions partis faire un convoi à une centaine de kilomètres de notre agence. Les collègues sur place, ce jour là, étaient surchargés, et ne pouvaient pas nous attribuer une équipe complète. Pour nous guider, un de leurs porteurs viendrait avec nous, charge à nous de le déposer ensuite dans une agence.

Le convoi se passa bien, et nous ramenâmes le porteur. Par politesse, nous décidâmes d’aller saluer l’assistant funéraire sur place, espérant secrètement nous faire offrir un café. Un des porteurs de mon équipe le connaissait, et l’échange me surpris un tantinet :

« Tiens ! Tu es revenu ?

  • Oui, la semaine dernière.
  • Pour combien de temps, cette fois-ci ? »

L’autre sourit, et nous offrit un café. Dans la conversation, discrètement, j’essayai d’en savoir plus, intrigué surtout par le fait que mon porteur s’adressait à l’autre sous le sobriquet de « poissard ». N’y tenant plus, je posai la question franchement « Pourquoi poissard ? »

L’assistant funéraire rit, un peu jaune, et m’expliqua.

« La première famille que j’ai reçu seul, je me suis fait agresser. Enfin, pas vraiment moi, mais ils se sont battus dans mon bureau, et, quand j’ai menacé d’appeler la police s’ils ne se calmaient pas, ils se sont retournés contre moi, j’ai pris un coup très vicieux dans la tête, et j’ai failli perdre un œil. Trois mois d’arrêt. »

Lire aussi :  France Tombale, le bilan du spécialiste du funéraire en ligne

Ah, d’accord…

« Attends, j »ai pas fini. Donc, je reviens bosser, et,quelques semaines plus tard, lors d’une inhumation au cimetière, il pleuvait, la fosse était particulièrement foireuse, je sent que je glisse, et je m’accroche par réflexe à une croix derrière moi. Là, paf ! Elle s’effondre. Fracture du genoux gauche, de la cheville droite, et du bras gauche. »

Houla, ah, oui, tu as bien mérité ton surnom.

« Non, mais ça, c’est juste mes débuts. Bref, je te passerai la fois ou j’ai glissé pendant un dépotage, que je me suis ouvert la main sur le zinc du cercueil, main qui a fini en plein sur le défunt de cinq semaines qui baignait dans son jus, et que j’ai passé deux semaines sous antibiotiques à large spectre et trois mois sous antidépresseurs et traitements préventifs à attendre les résultats des tests, celle-là est vraiment pas marrante ».

Parce qu’il y en a d’autres ?

« La dernière fois, dans tous les sens du terme, j’espère. On venait de déposer un corps au crématorium, j’ai voulu monter dans le corbillard, j’ai glissé sur la marche, je tenais des papiers à la main, j’avais le choix entre les lâcher et me rattraper à la poignée, ou les tenir fermement, le temps que je choisisse, le sol était déjà là, tombé sur la tête, fracture du crâne, commotion cérébrale, bien entendu, trois jours de coma, six mois d’arrêt. »

Je lui posai la question qui me brûlait les lèvres « Mais, avec tout ça, ça ne t’es jamais venu à l’idée de raccrocher et de faire autre chose ? »

Lire aussi :  OGF: Inauguration du crématorium de Beaucaire

Il me regarda comme si j’étais fou « Certainement pas, j’adore mon boulot ! »

Quelques mois plus tard, j’appelai cette agence pour leur demander d’effectuer des démarches administratives en vue d’une arrivée de corps. L’assistante que j’avais au téléphone était nouvelle, et elle m’expliqua qu’elle remplaçait l’assistant titulaire. « Ah bon ? Il n’est plus là ? » demandais-je ?

« Il est en arrêt. Il a reçu une pierre tombale sur le pied l’autre jour. »

Je compatis un instant. C’est vrai qu’avoir la poisse, c’est casse-pieds.

LAISSER UNE RÉPONSE

Please enter your comment!
Please enter your name here