Prendre un défunt par la main

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La loi est claire, et nul n’est censé l’ignorer. Théoriquement, bien sûr. Qui connais les normes de construction d’un abri de jardin, si ce n’est le professionnel ou un particulier concerné ? La loi est tentaculaire, immense, détaillée, et elle arrive encore à être floue.

Je dis ça parce que l’histoire qui suit s’insère dans un de ces flous juridiques qui font le charme de notre législation. Ce qu’il faut savoir, c’est que, lors d’une mort, le médecin qui la constate coche un certain nombre de cases sur le certificat de décès, des questions auxquelles il répond par oui ou par non.

Et si sur ce certificat, il n’a pas répondu oui à au moins l’une des lignes : mise en bière immédiate, réserve médico-légale, ou présence de maladie infectieuse, et si le procureur n’a pas ouvert d’enquête pour rechercher ou préciser les circonstances et causes du décès, alors il n’y a aucune possibilité juridique, à ma connaissance, d’empêcher une famille de voir le corps de son défunt.

Quel que soit son état.

L’histoire d’aujourd’hui en est une illustration.

statues_turin-43-300x200 Prendre un défunt par la mainL’homme était mort dans un foyer, le genre pour cas sociaux irrécupérables. L’alcool, bien sûr, combiné au chômage, qui peuvent conduire n’importe qui à la déchéance la plus absolue.

Il avait séjourné la une semaine, avant que le directeur ne le découvre. Coincé entre le mur et le lit, à genoux, face contre terre. Il avait chuté de cette façon et était resté coincé la.

Il avait fait beau et chaud, il se trouvait pleinement exposé aux rayons ardents du soleil de l’après midi, sa position avait fait redescendre le sang à la tête : il n’était pas beau à voir. Son corps était déjà noir, gonflé, son visage était méconnaissable.

Seule une main, une seule main, la droite, était curieusement restée quasiment intacte. Livide, certes, mais ni noire, ni suppurante, la main d’un mort de la veille, pas de la semaine passée.

Il fut transporté au funérarium, dans une case réfrigérée, en attendant que la police ait joint sa famille, pour les obsèques.

Elle vint l’après midi même. Ses deux filles et le conjoint de l’une d’elle. Elles furent reçues par un assistant funéraire, celui avec lequel j’avais fait la réquisition. Et les arrangements préparatoires commencèrent.

Au bout d’un moment, j’étais à la maison funéraire, en train de désinfecter une table, je fus surpris de voir l’assistant, Gilles, se diriger vers moi, l’air inquiet. « Bon, lança-t-il tout de go, il faut faire une présentation du corps de Monsieur Xxx »

Je le regardai comme s’il était dingue. « T’es dingue ? » m’enquis-je.

« On n’a pas le choix » répondit Gilles, laconique.

« Mais si, on a le choix. Il est noir, gonflé, enfin, tu sais, tu l’as vu, on ne peu pas montrer ça ! »

« Attends, je t’explique : il n’y a aucune enquête médico-légale. Et le médecin n’a coché ni la mise en bière immédiate, ni les maladies contagieuses. En ce qui nous concerne, juridiquement, il est aussi clean que s’il était mort ce matin. On ‘a aucun droit d’empêcher la famille de le voir, et elles sont clairement du genre à faire des emmerdes… »

« Il n ‘y a que la main de présentable »

« Alors, on présente juste la main. Elles pourront la lui tenir une dernière fois, elles comprendront, je vais me démerder, il te faut combien de temps ? »

« Bah, laisse moi dix minutes »

« Ok, viens les chercher au magasin quand t’auras fait la présentation. »

Et ainsi fut fait.

Au labo, je sorti le corps de la case réfrigérée, j’ouvris la housse, sortit la main, et commençai à la nettoyer. J’y passai de longues minutes. Lorsque j’eus fini, on aurait presque pu se voir dedans. Elle était impeccable et sentait le désinfectant. Je conduisis le corps dans un salon, le recouvrit d’un drap, de telle façon que seule cette main en sorte. Enfin, j’allai au bureau chercher la famille.

Je les accompagnai au salon. La, sur un chariot, sous un drap blanc, reposait leur père, dont seule la main était visible. Ils se recueillirent un instant, puis l’une des filles me demanda s’il était possible de les laisser seules un instant, pour pouvoir lui dire adieu dans l’intimité. J’acceptai, après avoir bien insisté sur le fait que, sous aucun prétexte, elles ne devaient soulever le drap, pour leur bien. Avec autant de tact et de diplomatie que je pouvais en trouver.

Puis je sorti par la porte, côté labo. J’attendis derrière, entendant des vois étouffées, des sanglots, et un gémissement. Craignant le pire, j’entrai. Les trois étaient défaits, visages pâles, joues noyées de larmes.

« On n’a pas pu s’empêcher de regarder » me dit simplement l’aînée.

L’histoire aurait pu s’arrêter la.

Quelques jours plus tard, Gille vint me voir, après qu’on ait fait les obsèques. « Tu connais la meilleure ? »

Moi : « Non, quoi ? »

Lui : « La famille de Monsieur Xxx a écrit une longue lettre au siège, pour se plaindre de nous ».

Moi : « Quoi ? Qu’est ce qu’on a fait ? »

Lui : « Eh bien, selon leurs termes, on les a exposées à une vision choquante et dégradante de leur père contre leur gré. Elles refusent de payer la facture. »

« Mais… Mais… On n’avait pas le choix… »

« Non. Quoiqu’on fasse, on aurait eu tort de toute façon. »

« Et donc ? »

« Et donc rien. On aura un blâme pour avoir fait notre boulot. »

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