Science-fiction, inhumation, crémation, secte et dématérialisation

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On assiste, depuis plusieurs années, à l’émergence de pompes funèbres confessionnelles. Si ces dernières répondent surtout à une demande précise sur des exigences cultuelles, elles sont la preuve que riens n’est impossible. Même une secte. Tranche de vie fictive… Pour le moment.

Les habitants de cette petite commune d’Ile de France étaient étonnés. Pendant des semaines, ils étaient passés devant la vitrine en travaux en se demandant quel commerce allait prendre cette place, et la réponse clignotait désormais sous leurs yeux : des pompes funèbres. Mais pas n’importes quelles pompes funèbres. « Services Funéraires du Transbordement Cosmoplanétaire du culte de Nyartlathotep », indiquaient sur deux lignes les néons roses vifs.

Personne ne l’avait vu venir. Certes, les habitants connaissaient le Temple de Nyartlathotep, un groupe d’illuminés de la région, dont le temple bariolé aux formes indicibles était toujours debout malgré les actions en justice des riverains. Le temple lui-même avait fait l’objet d’une commission d’enquête parlementaire, qui l’avait dénoncé en tant que secte dangereuse. Le temple de Nyarlathotep avait porté plainte auprès de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, qui avait condamné la France pour persécution religieuse.

Mais des pompes funèbres ?

Une affichette en vitrine annonçait le décès d’un adepte, la date des obsèques. Du moins, c’est ce qu’il semblait. En réalité, elle disait « Le Maître Nyartlathotep a convoqué notre frère Jean Dupont. Son vaisseau cosmique sera transbordé au troisième jour de la quinzième lune vénusienne, vers 14 H 30. »

A la mairie

L’employé de mairie avait un pli soucieux qui lui barrait le front. Il n’était pas fan de la secte, il faut le dire.

« Bon, écoutez, c’est simple. » expliquait-il pour la millième fois, au moins, à l’employé des pompes funèbres en face de lui. « Inhumation, je connais. Crémation, je connais. Mais transbordement cosmoplanétaire, d’une, je ne sais pas ce que ça veut dire, et de deux, je suis absolument certain qu’on n’autorise pas ça en droit français. »

« Mais ce sont nos coutumes ! » s’agaça le croque-morts. Sa tenue était étrange : un grande robe à la manière des avocats, mais mauve, et une cravate. Tout à fait classique, avec des hermines, nota l’employé de mairie.

« Bon… Ca consiste en quoi, votre transmutation cosmoplanétaire, au juste ? »

« C’est un transbordement cosmoplanétaire, pas une transmutation. » reprit l’adepte.

« C’est quoi la différence ? »

« transbordement cosmoplanétaire, c’est la dématérialisation de notre frère et sa rematérialisation auprès de notre Dieu. La transmutation, c’est le changement du plomb en or selon les alchimistes, une superstition ridicule. »

« Ah… Ok. Et donc, le transbordement ? »

« et bien, on dépose le corps de l’adepte, et Nyartlathotep, que son nom résonne à travers les stases de l’espace et du temps » dit rapidement l’adepte avec des gestes frénétiques, sans doute l’équivalent cosmique d’une signe de croix, « transborde sa dépouille d’un endroit à un autre. »

« Ah. Et il fait ça comment ? »

« Ben… avec ses pouvoirs divins, je suppose » dit l’adepte, troublé.

« Donc, j’imagine… » Commença l’employé de mairie « que si Nyarlathotep… »

«  que son nom résonne à travers les stases de l’espace et du temps » ajouta rapidement l’adepte avec ses gestes frénétiques.

« …oui. Donc, si Ny… votre Dieu a des pouvoirs, ça ne doit pas le déranger de transborder un corps qui se trouve dans un cercueil, qui lui-même se trouve dans un caveau, non ? »

« Non, j’imagine que non… » commença l’adepte, troublé.

« Et bien voilà ! Tenez, une demande d’achat de concession » il tendit un document « et une demande de permis d’inhumer » tendant un second document.

Et ainsi fut fait. Le grand maître de l’ordre de Nyarlathotep, ancien vendeur de voitures d’occasion qui avait un casier judiciaire chargé et un historique fourni à l’Hôpital Psychiatrique, décréta que la concession devait correspondre aux coordonnées cosmiques de Betelgeuse, avant de décréter que 3b2 était une bonne chose ; Comme le remarqua l’employé de mairie, les coordonnées correspondaient à la troisième tombe de la deuxième allée du carré B, que le maire avait discrètement été proposer au gourou, lui signalant que ça leur permettrait à tous les deux de sortir de ce casse-tête sans perdre la face.

« C’est paradoxal » songea l’employé de mairie « de refuser de passer pour un idiot congénital, et de choisir gourou, comme métier. »

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