Tabac, images chocs, tranches de vies et idées fumeuses

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L’actualité peut-elle se décrypter à la lumière du funéraire ? C’est ce que nous allons essayer de découvrir. Aujourd’hui, le projet de loi santé de Marisol Touraine.
Violence graphique et réalité

Je me rappelle bien de mon premier cas de cancer maxillo-facial. A l’époque, j’étais jeune croque-morts, porteur dans une entreprise funéraire, et nous étions parti à quatre faire le convoi. En ce temps là, je fumais comme un pompier, ignorant du fait qu’à plusieurs milliers de kilomètres de là, un pharmacien chinois bricolait un système qui allait changer ma vie.

En gros, on m’aurait parlé de cigarette électronique, je me serais demandé dans quelle saison de Star Trek on avait bien pu voir un tel dispositif. Rien ne laissait supposer, à l’époque, qu’il y avait un espoir en dehors de la pharmacopée.

Et la pharmacopée, à l’époque, n’était pas encore au point : les patchs qu’on enlevait pour fumer une cigarette, les gommes à mâcher infâmes qui vous brûlaient la gorge et donnaient le cancer de la langue, les cachets qui provoquaient soit une hémorragie cérébrale, soit un état dépressif qui menait au suicide : vous deveniez effectivement un non-fumeur, mais un non fumeur mort. Aujourd’hui, comment dire ? C’est exactement pareil.

Aujourd’hui, on nous propose le paquet neutre avec des images choquantes, dans le projet de loi santé de Marisol Touraine. Ces paquets seront ils réellement efficaces ? Il est permis d’en douter : les baisses de la consommation de tabac attribuées aux paquets neutres en Australie sont concomitantes à l’apparition de la e-cigarette, et des baisses similaires ont déjà été constatées en Europe. A se demander si la Ministre veut faire quelque chose ou simplement donner l’impression de faire quelque chose.

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Mais place à l’histoire.

Victime du tabac

L’homme était donc mort d’un cancer du fumeur, avant ses cinquante ans. Le décès était survenu la veille, et nous eûmes du mal à nous en rappeler, tant l’odeur nous évoquait certaines découvertes de corps datant de plusieurs semaines. Le spectacle qui s’offrait à nous était à l’avenant : la partie droite du visage laissait deviner le crâne. Elle était à peine couverte d’une peau jaune pâle, d’aspect cireuse, laissant apparaître les veines noires. La parie gauche du visage et le bas étaient manquants : on lui avait enlevé la mâchoire, l’œil, la joue, nous offrant une vue imprenable sur ses gencives supérieures ou subsistaient quelques chicots de dents. Sur le cou, et jusqu’en haut des épaules, il était noir, la peau se rompant déjà sous l’effet de la décomposition des tissus inférieurs et l’assèchement des couches supérieures de l’épiderme.

Une personne moins rompue que nous aux pires aspects de la mort n’aurait pu tenir le spectacle ni respirer longtemps cet air vicié.

Nous étions des professionnels : après nous êtres équipés convenablement, nous avons disposé le corps dans son cercueil, et nous l’avons arrangé comme n’importe quel défunt, déposant les fleurs, lettres et dessins que lui avaient laissé sa femme et ses enfants. Son petit dernier, issu d’un second mariage, avait cinq ans. Il attendait à l’extérieur, et sa maman essayait de lui faire comprendre pourquoi, au lieu de son papa qu’il lui avait été interdit de voir depuis huit mois, on lui amènerait aujourd’hui une boîte.

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Nous avions vu les effets du tabac. Lorsque le cercueil a été fermé, que nous l’avons transféré dans une autre pièce, la première conservant tellement l’odeur qu’il faudrait plusieurs jours pour que les derniers relents disparaissent enfin, et que nous l’avons disposé dans un salon tout exprès dévolu au recueillement, d’un même pas, tous les quatre, nous avons marché d’un pas rapide vers la sortie arrière du bâtiment, côté technique. Arrivés au grand air, nous avons, tous les quatre, eu exactement les même gestes : d’abord, relever la tête pour inspirer une grande goulée d’air frais, puis, immédiatement après, sortir une cigarette et l’allumer.

Tous les quatre, ce jour là, nous avons fumé comme si notre vie en dépendait. Ce qui était, rétrospectivement, une idée fumeuse.

Guillaume Bailly

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