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Socio-Anthropologie : Les soins post-mortem au service du contrôle du corps

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reflets société

On se pensait depuis les années soixante-dix libérés des carcans moraux, sexuels et surtout corporels, la mode se développe, les vêtements se raccourcissent, les piercings et tatouages sont mis en évidence, on assume son style, son appartenance à un groupe.

Pourquoi alors une fois le dernier souffle émis, c’est toute une société qui retient le sien jusqu’à disparition totale du corps ?

Que dit le corps de la société ? Comment le corps trahit-il la société dans lequel il a vécu ?

Toute notre vie, nous adoptons des postures, des attitudes pour gérer au mieux nos différents milieux de vie (travail, école, famille, etc.) Certains nous sont dictés (instituions), d’autres sont choisis (mode, piercings etc.).

Suivant si l’on se place d’un point de vue holiste ou non, on varie entre la contrainte (par la société) ou l’obligation (par l’individu) de se plier aux caprices du corps et à nos propres caprices.

Certains moments dans la vie relèvent totalement de ce contrôle du corps, tel que le mariage, une opération ou  encore un entretien d’embauche.

Mais s’il y a bien deux passages obligatoires dans la vie d’un individu, c’est celui de sa naissance et celui de son décès, et si l’on y regarde de près ce sont bien les deux moments de la vie où le corps de l’individu est soumis à un contrôle extérieur (nécessaire car dépendant)

Je m’attarderai peu sur la naissance de l’individu ; je dirai seulement que dès sa naissance, le nouveau né est tout de suite pris en charge, et chacun des gestes qui va être opéré sur lui montre ce marquage corporel mais aussi son marquage culturel : lavage-habillage-mis dans les bras de la mère etc.

Je me pencherai alors sur le sujet même de mon propos c’est-à-dire le décès de l’individu. Si le contrôle du corps pèse toute notre vie qu’en est-il à notre mort ?

Un nouveau procédé de conservation, ce n’est pas seulement la promesse d’un rendu d’une dignité au défunt et à sa famille, mais c’est aussi et surtout de nouvelles mœurs qu’il va falloir apprendre à maitriser.

Aujourd’hui encore peu de personne connaisse ce procédé de conservation des corps, et pour ceux qui la connaissent, tout le monde n’en fait pas appel. Pourquoi ?

Tant de questions qui montrent bien que l’acte de thanatopraxie bouscule tout ce que l’on savait déjà sur le corps :

Le décès

Tout est contrôlé dès notre décès, le corps est pris en charge par la morgue puis par les thanatopracteurs (suivant si un soin a été décidé ou non) puis les pompes funèbres pour retourner à la famille lorsqu’il y en a une.

A qui appartient le corps qui n’est plus en vie ? Se pose alors la question du contrôle du corps :

Le contrôle

Le corps du défunt devient le lieu de toutes les vulnérabilités et ainsi de tous les rapports de pouvoir.

  • Le thanatopracteur sur le corps: Il exerce sur lui un pouvoir physique, d’une part par sa position, c’est-à-dire debout autour du corps mais d’autre part par le fait qu’il a devant lui un corps totalement vulnérable incapable de se défendre.
  • Le thanatopracteur et les Pompes funèbres pour la présentation du corps: Une fois que le corps est prêt il est mis sur une table de présentation afin que la famille puisse lui dire un dernier au revoir. Ce moment peut être totalement ritualisé par des bougies, lumières et musique appropriés.
  • Par extension il y a aussi un contrôle de toute une étape de Deuil, car le corps présenté de façon allongé sur une table oblige les proches à adopter une posture circulaire autour du défunt et de se pencher au dessus du corps. Hormis le côté physique il y a un contrôle de l’attitude corporelle : Si le corps a bénéficié d’un soin, la famille va souvent s’en sentir soulagé, elle a retrouvé la personne qu’elle connaissait et va pouvoir effectuer son travail de deuil.
  • De même on sait qu’une cérémonie funéraire est le lieu d’un rituel très codé, le corps du défunt, du personnel funéraire, des religieux (s’il y en a) et de la famille répond à toute une série d’enchainement qui va permettre le bon déroulement des funérailles. Ainsi on évite les vêtements ostentatoires, les rires aux éclats. Tout cela répond à une série de contrôle particulièrement ancrée dans nos sociétés occidentales (ex : les pleureuses)

Le corps devient donc le lieu d’un terminal, d’une fin avec une limite qui devient floue. Il est manipulable et corrigeable.

L’acte de thanatopraxie répond parfaitement à ce contrôle du corps, non pas dans une sens de surveillance comme dans les termes de Foucault ou Céteau mais un contrôle artistique et éthique qui donne une nouvelle perspective au corps, et une nouvelle signature.

Nouvelle dimensions, nouvelle éthique, nouvelle morale.

Le corps et l’éthique

Le corps prend le pas sur l’âme :

C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.

Genèse, 3, 19

On a plus besoin de sauver son âme (confession, extrême onction) car quelqu’un s’occupe de sauver son corps. (Délégation de soi vers autrui)

Le corps persiste au delà de tout. Il s‘écarte des carcans religieux et philosophiques.

Le corps, notre éternel

Peut-on considérer ça comme un nouveau désir d’éternité ?

En effet, les soins de conservations peinent à être connus mais sont de plus en plus demandés. Auparavant c’est la famille qui faisait les démarches pour le proche défunt, et était souvent mise au courant de ce procédé lors de leurs déplacements aux pompes funèbres.

Aujourd’hui bon nombre de vivants se pose la question d’un soin de conversation à leur décès, (au même titre que de se demander si l’on préfère être inhumé ou crématisé)

On peut se demander alors si ces nouvelles questions ne relèvent pas d’un désir de prolonger un corps qui nous échappe après notre décès.

Si l’on pousse un peu plus loin la réflexion, on est en droit de se dire qu’un soin de conservation permet de garder notre corps un peu plus longtemps que cela est possible.

Le corps persiste au delà de la mort, non plus comme une matière périssable mais comme un objet qui marque notre passage dans le temps et vient contrer celui-ci.

Nouveaux procédés, nouvelles limites

Le thanatopracteur n’est pas, comme il peut être parfois présenté, un magicien. Le corps est parfois irrécupérable (stade avancé de décomposition, accident, gonflement etc.)

Bien évidemment la science n’est valable que dans l’état actuel des connaissances, et en quelques années les procédés et techniques ont beaucoup progressé et ont permis de conserver des corps qui auparavant n’auraient pu bénéficier de soins.

Le contrôle peut donc être ici synonyme de limites.

    Contrôler son corps est une véritable obsession dans nos sociétés contemporaines ; régime, chirurgie esthétique, agrandissement des rayons d’hygiène et de beauté, tatouages, yoga etc. Contrôler son corps c’est aussi contrôler ses douleurs, ses émotions.

Contrôler son corps c’est le rendre beau, et la beauté n’est pas celle dont parlait Kant mais une beauté physique qui prend le pas sur toute conception morale. Paradoxalement pour le rendre beau et accorder son corps et son esprit, les individus sont prêts à tous les sacrifices moraux et physiques (parfois jusqu’à la douleur) pour arriver à cette beauté et cette plénitude.

Contrôler son corps c’est le rendre beau mais c’est aussi, et surtout, exercer un pouvoir sur lui, et par extension sur la société dans laquelle on évolue.

Si parfois l’on échoue dans ce contrôle, la thanatopraxie semble être une alternative dans le sens où l’on passe d’un contrôle de soi sur soi à un contrôle de soi par l’autre. Le pouvoir n’est pas ici physique, ni même profitable, mais totalement irréel et persistant dans un temps qui s’arrête pour notre corps mais qui continue pour l’image que l’on laisse derrière soi. Seule la dernière image de soi va compter et non plus cette image faussée que l’on a essayé en vain de se donner durant nos années de vie.

L’objectif est de montrer comment une profession dite de l’ombre pour la société est en réalité les coulisses d’un véritable art qui bouscule et dérange les mœurs pour faire entrer le corps dans une nouvelle approche de la vie, une nouvelle approche de la mort un nouveau contrôle de l’autre et de soi.