Thanatopracteurs : antisociaux ?

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Personnalité antisociale : trouble de la personnalité caractérisé par une tendance générale à l’indifférence vis-à-vis des normes sociales. La psychopathie et la sociopathie sont considérées comme deux manifestations différentes du trouble de la personnalité antisociale (source : Wikipedia).

Quand on lit une telle définition, inutile de réfléchir plus loin… On se demande comment des professionnels avérés pourraient être apparentés à de tels travers comportementaux ? Pourtant ces phénomènes sont loin d’être inexistants et même plutôt récurrents  chez les « travailleurs de la mort ».

Si les thanatologues, dans leurs études, s’accordent à laisser une grande place aux aspects et comportements sociaux liés à la mort, ce n’est pas un hasard. Il semblerait en effet qu’un décalage s’opère entre la prise de fonction et le moment où le costume tombe. Le terme de « psychopathie » n’est probablement pas adéquat, ce dernier incluant un diagnostic clinique de maladie mentale avec une forte tendance à la manipulation.

Par contre, le sociopathe, de par son indifférence vis-à-vis des émotions humaines, semble alors plus cohérent avec notre argumentation. Attention, je ne généralise absolument pas ce trait de caractère à la vie personnelle des praticiens. Je parle simplement de ce petit moment de « transe » où les thanatopracteurs, principalement, mais aussi certains agents d’amphithéâtre ou assistants funéraires se retrouvent lorsqu’ils sont amenés dans le cadre de leur fonction à réaliser des actes souvent difficiles voire infaisables pour le commun des mortels.

Si j’ai utilisé le mot « transe » ce n’est pas un hasard. En effet, il semblerait qu’un « vide cérébral » se fasse sentir à ce moment-là. Les gestes techniques devenant de plus en plus naturels avec le temps, c’est la tête qui occulte le sang, les viscères ou la chair mise à nue. De manière général il est avéré que le corps humain et l’esprit ont des facultés d’adaptation qui ne sont plus à prouver. Ce qui expliquerait aussi qu’une fois l’intervention terminée, le contrecoup est parfois difficile à surmonter. C’est vrai dans le domaine du funéraire mais aussi dans différents corps de métier. Je pense aux médecins, au personnel de santé en général, aux gendarmes ou encore aux pompiers etc.

Personnellement, il m’est arrivé de ressentir cette sensation. J’ai pour souvenir un cas difficile de suicide par arme à feu d’un jeune de mon âge. Intervenant chez les parents du jeune homme, la levée de corps s’avérait difficile. L’état du corps et la configuration des lieux ne permettaient pas une manipulation aisée. L’opération s’est pourtant déroulée sans soucis majeur et je ne comprenais pas, à ce moment-là, le mal-être de mon collègue à effectuer la manœuvre. C’est en effet, le soir même, ma journée de travail terminée, que j’ai commencé à ressentir les effets d’une telle vision d’horreur. L’appétit coupé, c’est en ressassant sans cesse cette intervention que je me suis identifié au défunt en me disant que ça aurait pu être moi ou un de mes amis, état d’esprit qui ne m’avait même pas effleuré pendant tout le temps de ma présence sur place.

En discutant dernièrement avec une amie et collègue thanatopractrice, je me suis aperçu que cette disparition d’état d’âme était le lot de tout à chacun et que mon cas n’était pas isolé. En effet, cette dernière, lors d’un soin sur un nouveau-né, s’est vu pratiquer une technique spéciale qui consiste à injecter le fluide conservateur directement par l’aorte (opération courante chez les nourrissons pour une thanatopraxie réussie, les artères communes étant de trop faible calibre). Cette technique impose une incision de l’abdomen afin d’y extraire la masse intestinale et dégager l’accès à l’aorte. Psychologiquement, une telle intervention sur un si petit corps est une abomination, or, celle-ci est intervenue sans ressentir un mal-être que l’on imaginerait largement justifié. Avec le recul, ce n’est pas le fait d’avoir pratiqué sur un bébé qui l’a le plus choquée mais bien de n’avoir rien ressenti à cet instant.

Je suis intimement persuadé que si on posait la question à n’importe quel praticien de la mort, chacun trouverais caché dans un coin de sa tête un cas identique ou similaire qui prête à la réflexion.

Certains psychologues pourraient y trouver un sujet d’étude, si cela n’a jamais été fait, et je serais fort intéressé de savoir ce qu’il en résulterait.

Sociopathes dites-vous ? Peut-être oui, par moment. J’imagine que d’autres caractères propres à la sociopathie pourraient rendre à néant toute mon analyse mais il est évident, malgré tout, que les faits constatés, eux,  sont bien réels et doivent s’expliquer d’une manière ou d’une autre.

Libre à chacun de mener cette réflexion par rapport à son propre vécu, de trouver une antithèse même à ma réflexion. Le comportement humain face à la mort a encore une grande place de mystère et n’est-ce-pas cela qui le rend aussi passionnant qu’il l’est ?

Cela mérite réflexion.

Ci-dessous, vous trouverez les confidences de Claire Sarazin, thanatopractrice, fervente adepte de cette théorie, qui nous livre un témoignage qui se passe de commentaires.

« Psychopathe à temps partiel, c’est de cette manière que je me définirais. Cela peut surprendre au premier abord, c’est la raison pour laquelle une explication s’impose.

                Tout d’abord, qu’est-ce que la psychopathie ? Principalement l’impossibilité de ressentir de l’empathie envers autrui. Considérée comme une tare ou, à tort, comme une maladie mentale, la psychopathie n’est pas l’apanage des tueurs en série. Il existe de nombreux psychopathes parfaitement intégrés dans la société et qui ne commettent jamais le moindre crime, ils occupent souvent des postes à un haut niveau de responsabilité. On les appelle les psychopathes efficaces et ce sont les plus courants et les moins connus.

                Je ne suis pas psychopathe, je suis capable d’éprouver des sentiments, de l’empathie, des remords… Dans « le civil » je suis une personne tout à fait ordinaire. J’ai peur du noir et des araignées,  je tourne de l’œil à la vue du sang et je serais incapable d’écraser un insecte de sang- froid.

                Par contre, dès que je passe ma blouse et mes gants, c’est comme si j’appuyais sur la touche off. Je ne ressens plus ni peur, ni dégoût, ni sentiments. La technique devient ma seule et unique préoccupation. Je deviens une psychopathe efficace. Peu importe le spectacle qui s’offre à mes yeux, rien ne m’atteint. Je ne réfléchis qu’aux gestes à accomplir. Je pense protocole, chronologie, dosage, points d’injection…

A ce moment-là, je suis dans une autre dimension et il est absolument inimaginable de transposer la personne que je suis dans la vie courante, dans une scène de mon travail quotidien. Lorsque je suis confrontée à des images insoutenables, elles ne me poursuivent pas, elles ne reviennent pas me hanter dans mon sommeil. Pourtant, je ne les oublie pas. Elles restent gravées quelque part dans un coin inconnu de mon cerveau de et je peux sans problème me les remémorer sans que cela ne déclenche d’émotion particulière chez moi.

Dans  le cadre de ma profession, j’aurais plutôt tendance à définir ces épisodes psychopathiques de « faculté ». Peut-être est-ce cela cette différence à laquelle on nous renvoie toujours lorsqu’on nous dit : Je ne pourrais jamais faire ce que vous faites. C’est probablement exact, tout le monde ne pourrait pas faire ce que nous faisons. Il faut sans doute posséder cette capacité à se déconnecter temporairement de ses émotions. C’est le cas pour les Thanatopracteurs, mais aussi pour les médecins légistes, les soldats, les tueurs dans les abattoirs… C’est donc assez répandu finalement.

J’ai entamé cette réflexion à la suite d’une expérience particulièrement horrible que j’ai vécue dans le cadre de mon travail et après avoir constaté avec effroi que cela ne m’avait pas affectée. J’ai alors fait le parallèle avec la psychopathie des tueurs en série. Ces derniers me fascinent depuis toujours mais principalement parce qu’ils sont l’incarnation du mal absolu alors qu’au contraire d’eux, je me vois comme quelqu’un de gentil. C’est ainsi que je me suis découvert un point commun avec eux.

Je suis tout à fait convaincue d’être parfaitement inoffensive mais cette découverte a amené d’autres questions. Si je suis dans le vrai et que je possède deux personnalités bien distinctes, de quoi suis-je réellement capable lorsque je suis en position off ? Est-il possible que je bascule un jour de l’une à l’autre sans le vouloir ? Ce phénomène pourrait-il être à l’origine de certains drames inexpliqués ?

                Je sais que ce je dis est choquant, puisque j’en suis moi-même choquée. Pour bien comprendre mon propos, il faut bien distinguer les psychopathes, qui dans leur majorité vivent parmi nous sans causer le moindre tort, des criminels qui lorsqu’ils sont psychopathes, se révèlent particulièrement dangereux. Les premiers bénéficient de leur indifférence vis-à-vis des autres et de leur absence de scrupules pour s’élever socialement. Nous en connaissons tous.

                Quant à nous, les « intermittents », nous nous servons de cette faculté dans l’exercice de certaines professions. Nous l’employons à des fins utiles. »

MICKAEL CURTI et CLAIRE SARAZIN

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15 COMMENTAIRES

  1. Bonjour j’ai été seize ans pompier volontaire dans une région ou tous le monde connaissaient tous le monde, je partage ce que vous écrivez.
    J’ai très souvent été confronté à la mort, très souvent je connaissais les personnes.
    Quand j’enfilais l’uniforme j’étais un pompier, je n’avais aucun sentiments, je ne pensais qu’à ma mission, une fois l’intervention terminé je redevenais Fabrice, nous en
    parlions beaucoup entre pompiers, tous ressentaient la même chose que moi.

  2. Cette article est vraiment bien et c’est vraie qu’ils touchent toutes les corporations qui ont à faire face à la mort.
    J’ai stoppé ma carrière de pompier quand j’ai rencontré mon épouse et déménagé.
    Ma dernière intervention avec décès c’était un suicide par médicaments et la personne était très proche de moi et de ma famille, pour ne pas éclaté car j’étais très proche de cette personne mon cerveau c’est mis sur off, plutôt sur la case pompier.
    En plus j’étais chef d’équipe, beaucoup de choses à géré, après le contre coup fût très très dur;
    La meilleure des choses en discuté avec des personnes qui interviennent et qui sont au contacte de la mort.
    Pour ma part j’ai jamais parlé des interventions avec des personnes autres que des pompiers.

  3. C’est important de pouvoir parler des ces états d’âme dans nos métiers et il est plus facile d’en discuter avec des personnes confrontées aux mêmes réalités. Il existe des groupes de discussion et de débat sur Facebook créés à la base pour les professionnels du funéraire mais ces groupes sont ouverts à tous, n’hésitez pas a y adhérer. (Thanatopraxie art et technique, funéraire info, conseil funéraire formation et thanatopraxie…)

  4. Vous avez raison d’ouvrir ce débat et j’ai moi aussi vécu ce fonctionnement en « apnée » de sensibilité pendant ma carrière funéraire sachant que j’y ai exercé toutes les spécialités exposées (exhumations, toilettes, mises en bière, réquisitions). Il m’a fallu plusieurs années de journalisme pour retrouver une sensibilité « normale ». Ce processus mental est une protection naturelle à laquelle j’ai ajouté mes convictions sacrées pour réussir néanmoins à regarder la mort en face et la souffrance des autres sans y être indifférent et surtout sans être « technicien à outrance ». Qu’il me soit permis de vous signaler qu’il existe aussi un niveau supérieur, celui du combat où vous devez faire l’impasse au moment critique de toute éventualité de mourir vous même. Et là aussi, il faut jongler entre conscience et inconscience… Voilà ma recette personnelle : ne pas engager un combat sans être prêt au pire, ne pas exercer le métier de pompes funèbres sans avoir accepté sa propre déchéance à terme. Et dans les deux cas, réserver le meilleur de soi à l’intention des autres, avec l’honneur comme guide. Amicalement

  5. Merci pour votre commentaire, Olivier. C’est marrant que vous parliez de ça le niveau supérieur). J’ai un article qui doit paraître ce mois-ci dans Résonance et qui traite un peu ce sujet.

  6. Psychopathe à temps partiel… Quelle tristesse, rien que pour avoir dit une chose pareille tu devrais être radié à vie de cette profession. T’oublies un peu ta place dans cette société, c’est ça le véritable trouble mental.

    • On peux avoir une critique constructive cet article sans pour autant agresser les gens . Je le trouve très bien alors c’est peut être vous qui devriez être radié de la notre société ?

  7. « Je sais que ce je dis est choquant, puisque j’en suis moi-même choquée. » , « Est-il possible que je bascule un jour de l’une à l’autre sans le vouloir ? »

    Les thanatopracteurs sont assez décriés de nos jours, je pense que ce n’est pas la peine d’en rajouter. Ce n’est pas un très bon argument pour sortir du placard, non ? Les individus ce posent déjà assez de questions, je ne pense pas qu’il soient nécessaire d’en rajouter, qui plus est sans réponses ?
    Il est connu que nous utilisons qu’une infime partie de notre cerveau, pourquoi en avoir peur alors que la nature fait seulement ont chemin.

  8. Je
    -ne vis pas dans un placard
    -rajoute ce que je veux
    -pose les questions que je veux
    -retourne à mes occupations
    (et si les Thanatopracteurs sont décriés, ce qui n’engage que vous, ce n’est certainement pas à cause de moi. Je passe un peu ma vie à défendre cette profession et ceux qui la pratiquent et j’ai très envie d’ajouter que je vous…
    salue!)
    C.

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